Je suis un chat. Un titre amusant, mais qu’il l’est encore plus dans la version originale. En japonais, le « Je » employé dans le titre (il faut savoir qu’en japonais, il existe plusieurs manières de dire ce mot), est celui employé sous l’ère Meiji par les fonctionnaires et les aristocrates. Notre chat se prend-il donc pour un archiduc ? Non, mais il faut croire que son maître, professeur Kushami (on comprend rapidement que l’auteur fait son autoportrait dérisoire au travers de ce personnage), et les amis de ce dernier, sont tous plus imbus de leur personne les uns les autres et notre matou s’en amuse.

Au moment où Sôseki écrit ce livre, le Japon est en pleine mutation. L’ère Meiji est celle de l’ouverture à l’Occident, du bouleversement des repères, où les intellectuels se sentent déchirés, mis au rebut de la société au profit des politiciens et des business men. Deux mondes se confrontent et parfois même s’affrontent. En effet, la guerre russo-japonaise bat son plein au moment où l’auteur pose ses mots dans la bouche du chat. Un chat qui raconte ses péripéties et son quotidien de matou recueilli et apprécié par un professeur lunatique et bizarre, mais ignoré voire détesté par le reste de la famille. Entre ses promenades où il côtoie des chats de gouttière et des chats de bonne manière (les amateurs auront reconnu la référence au dessin animé les Entrechats), il s’amuse à écouter les conversations de son maître avec ses camarades. Surtout celles de Meitei et Kangetsu, qui entre discours savants bourrés de références et propos sordides et insolites le font douter de l’intelligence humaine. Il faut croire que ce chat, sans nom, n’a qu’un an, mais qu’il a déjà un gros bagage intellectuel où il est capable de comprendre et citer Swift, Hegel, poètes chinois et moines zen célèbres entre autres. Références pointues et érudites qui sont pour la plupart intéressantes mais s’adressent à un public initié. Et il a une opinion sur tout, même sur les sujets qui préoccupent ces messieurs : l’individualisme, le mariage…

Sous des airs de détachement, Sôseki organise en chapitres cette satire de la société nippone, qui semble parfois à ses yeux en pleine dégénérescence. Avec beaucoup d’humour, le chat se moque, nous fait rire, nous émeut même parfois. Parfois ingrat mais drôle, n’hésitant pas à décrire avec de minutieux détails le ridicule de son maître, de ses amis. Un chat qui se moque de la pédanterie des hommes, mais qui lui aussi se donne des airs, allant jusqu’à se prendre parfois pour un tigre contrôlant les hommes.

La lecture de ce livre a été longue, car la prose est dense, certaines digressions s’éternisent, les caractères de l’édition Gallimard sont petits. Mais elle se révèle agréable et marquante. J’ai découvert au travers de ce livre un nouveau pan de la personnalité de Sôseki, qui se met davantage en scène, du moins ses pensées et angoisses sur la société dans laquelle il vit. C’est un peu un ouvrage sociologique en même temps qu’un roman. On comprend aussi que c’était un vrai misogyne, et il ne s’en cache pas.

Pourquoi je vous le conseillerais ? Pour avoir le regard ironique d’un chat sur nous les humains, si laids avec notre nez au milieu de la figure. Parce que l’organisation du livre donne l’impression d’une pièce de théâtre avec des entrées et sorties, des rebondissements, un côté Commedia dell’arte par moments, qui vient un peu alléger un texte qui n’est pas évident à aborder. Enfin, il est à mettre entre les mains de tous ceux qui comme moi sont inconditionnellement passionnés par le Japon.

Publicités