Nouilles froides à Pyongyang par Coatalem

Nouilles froides à Pyongyang. Un titre intriguant, qui attire mon oeil et avive ma curiosité. Et si ce livre me permettait d’en apprendre plus sur le pays le plus fermé au monde ? Après tout Jean-Luc Coatalem, journaliste dans la vraie vie, a réussi, avec un ami, Clorinde, à faire un circuit touristique là-bas (pour autant que l’expression puisse s’appliquer à la Corée du Nord), en se faisant passer pour un agent touristique venu pour développer le potentiel de voyages dans la patrie des Kim.

La Corée du Nord est un pays tragique et fascinant à la fois. J’insiste sur l’emploi du mot fascinant car il l’est réellement. Terrifiant à bien des égards avec la famille à moitié tarée qui la dirige, le pays représente l’un des plus complets vestiges du totalitarisme. Un colosse dont on n’arrive même pas à comprendre comment il tient sur ses deux pieds d’argile. Enfin, si, un peu quand même : ils ont la bombe atomique et la Chine les soutient, entre autres. On n’attaquera pas ce pays comme un pays à pétrole où il est toujours plus urgent de ramener les droits de l’homme qu’ailleurs. Parenthèse achevée.

Il est donc bien rare et bien compliqué de trouver des sources d’information fiables pour en savoir plus que ce que la propagande officielle veut bien dévoiler. L’un des plus beaux livres à ce sujet reste pour moi Pyongyang de Guy Delisle, dont j’apprécie beaucoup le style et les dessins. Avec peu de mots et des bulles, il en dit souvent plus que ce que toutes les descriptions détaillées pourraient nous apporter. Mais l’auteur n’est pas aujourd’hui la star de cet article.

Au final, on voyage essentiellement à l’intérieur de notre journaliste, dans ses pensées, ses interrogations, ses parallèles établis entre le pays qu’il arpente et les lectures qui le jalonnent. Ce récit est surtout un journal de voyage (bien planqué dans les valises), où Jean-Luc Coatalem est tour à tour amusé, cynique, ironique, déprimé et désolé de tout ce qu’il voit. Comment être dupe de toute la mascarade qui est orchestrée pour lui et Clorinde, de ces mises en scène ridicules où on veut leur prouver la prospérité des campagnes, la modernité des villes, le bonheur des habitants, qu’on devine affamés et terrorisés au moindre coup d’oeil ?

J’ai été étonnée de cette lecture, parce qu’elle ne m’a pas apporté ce que je voulais : je pensais que j’en apprendrai davantage sur le pays grâce à l’infiltration de ce journaliste. Je ne vous cacherai pas que ses considérations, ces citations de passages de livres qui l’accompagnent dans son voyage m’ont passablement énervée au premier abord. Mais passé ce cap, on se rend compte que l’auteur – par l’humour, le détachement – fait le choix de se protéger pour ne pas devenir fou, et traduit par-là même l’absurdité de l’empire des Kim. Paranoïaque, ubuesque, délirant, tortionnaire, sont quelques uns des adjectifs qui qualifient parfaitement ce pays où la moindre des minutes du voyage est contrôlée par les deux gardes qui flanquent nos compagnons et s’auto-fliquent. Et si on n’apprend pas grand-chose de nouveau, c’est uniquement parce que rien ne filtre, que tout est sous la surveillance d’un Big Brother omniscient. Chapeau bas tout de même, pour avoir réussi, Monsieur Coatalem, à échapper suffisamment longtemps à vos sbires pour foncer voir un musée national qu’on refusait de vous montrer et qu’on a été obligé de vous faire visiter au final. Bon, même si ce musée ne servait qu’à vous gaver comme une oie de propagande et de doctrine kimiesque, vous avez pu faire vivre à la Corée du Nord un instant de révolte qu’elle ne doit pas voir tous les jours…

On ne veut rien leur montrer, mais on ne peut pas tout leur cacher dans cette prison à ciel ouvert où la misère se devine partout : des hôtels miteux, sales, avec une pauvre lumière qui pompe déjà sur le peu d’énergie accessible, des repas cauchemardesques (ne pas se plaindre, on leur fait un traitement de faveur avec leurs trois bouts de chou, la population crève de faim à côté), des êtres faméliques, des rues vides, désespérément blindées d’hommages au fondateur-dictateur de la République populaire de Corée du Nord. Bourrage de crâne, lavage de cerveau, discours appris par coeur qu’on leur ânonne, tout est profondément écoeurant et désolant dans ce pays où la génération qui a connu autre chose que la famille dingo au pouvoir est en train de s’éteindre complètement.

Inutile de rentrer dans les détails et vous raconter davantage l’horreur de la vie en Corée du Nord. Vous l’aurez compris, 1984 était un roman d’anticipation qui a éclos et fleuri dans ce pays. L’auteur se demande à la fin « Faut-il en rire ou en pleurer ? » et dans sa situation il peut légitimement se poser la question. On ne rentre pas indemne d’un tel séjour. Personnellement, je ne peux qu’en pleurer, et de tristesse pour ces millions d’abandonnés et de rage contre les autres nations qui les ignorent, voire trouvent un intérêt à la situation.

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