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Finalement, ce n’est pas avec l’Adversaire mais Limonov que j’ai continué ma découverte des livres d’Emmanuel Carrère. J’avais été très déçue par la lecture d’Un roman russe, mais je suis entêtée et je n’avais pas envie de rester sur cette note amère. Le hasard a fait que Limonov est tombée entre mes mains.

Et, du point de vue de mon appréciation de lectrice, il est aux antipodes d’Un roman russe. Je l’ai lu pendant que nous étions au Japon et l’ai terminé très vite.
Bravo Emmanuel. Je m’adresse à nouveau à toi avec mon tutoiement insolent à ton égard, mais après cet article, promis, j’arrête.

Offrir un résumé de l’enquête que tu as mené sur Limonov, tour à tour petite frappe, poète en Russie et en France, majordome aux Etats-Unis, mercenaire en Serbie, écrivain et homme politique, ne serait pas pertinent. Limonov, c’est l’histoire d’un auteur qui part à la rencontre d’un homme impénétrable, fascinant et repoussant à la fois, pour tenter d’en savoir plus sur lui, mais aussi sur notre très court et très lourd XXe siècle.

Ma mère est polonaise. Elle est partie en France à la fin des années 70, pour des vacances à la base. Elle n’est retournée à Varsovie qu’en 1989, avant la chute du mur, mais quand tout le monde sentait déjà que la machine soviétique allait s’écouler. Comme tu le vois, j’ai des raisons très personnelles qui font que j’ai toujours porté un intérêt fort à la guerre froide, aux pays de l’Est et surtout à ces destins compliqués qui réussissaient non sans séquelles à passer de l’autre côté du rideau de fer.

Mais compliqué n’est même pas assez fort pour décrire Limonov. On referme le livre en se disant que cet homme reste un mystère.

J’ai adoré ton récit, la force de tes investigations, les émotions que tu as ressuscitées en lui, qui ensemble nous plongent dans ses souvenirs, avec sa famille, sa Natacha, nous emmènent avec Boris Elstine et tous les autres. La trame géopolitique et historique est parfaitement intégrée, se fond sans anicroche dans le déroulé de la vie de Limonov. C’est une période récente, mais je n’étais même pas entrée à l’école primaire quand l’URSS s’est effondrée. On a, à mon sens, mis longtemps à l’insérer (intelligemment) dans les programmes scolaires. Dans ma génération, je n’en connais pas beaucoup qui comprennent vraiment les rouages de la grandeur et de la décadence de l’empire soviétique. Tu en relates bien les grands pans, avec de l’humour parfois, ce qui ne gâche rien. J’ai aussi aimé, et là tu touches à l’historienne qui est en moi, ton recul, ta volonté de ne présenter Limonov ni comme un héros complet ni comme un s*** accompli. Pourtant, il y aurait de quoi, à tous points de vue. Tu restes assez neutre, même si on comprend ta prise de distance, ta gêne à certains moments par rapport à certains de ses choix.

Tu m’as permis d’en apprendre plus sur la politique muselée de la Russie actuelle, où des grou(puscule)s – pas toujours des enfants de chœur – existent et entendent dénoncer le renouveau du tsarisme.  Bien sûr, tu nous parles toujours un peu de toi, mais cette fois, je n’ai pas trouvé ça nauséabond, je dois m’habituer à ta marque de fabrique.

On voyage avec les souvenirs de Limonov en Asie centrale, dans la froide Russie, dans les luxueuses résidences américaines mais aussi avec lui en prison. Et on chemine dans sa tête, on suit l’évolution de ses opinions, de ses convictions, de ses choix spirituels. On revit l’enfance d’un petit garçon fier de son père militaire, la décadence d’un homme qui vieillit et qui devient cynique, désabusé par un monde qu’il pensait voir renversé et qui a uniquement fait tomber des dictatures pour en ériger d’autres, bénies et joliment vernies.

L’exemple que j’aimerais citer pour finir, c’est quand tu évoques le débat sur les droits de l’Homme. Tu expliques au début de ton livre que lors d’échanges avec des expatriés français à Moscou, beaucoup te disent que les Russes s’en moquent des droits de l’Homme, qu’ils adorent Poutine et que personne ne lisait la « feuille de chou » de Politovskaïa. Que les occidentaux, avec leur morale bienpensante, veulent implanter la démocratie partout en oubliant qu’il faut d’abord remplir le ventre de ceux qui ont faim. Et tu relates une conversation, qui, je l’avoue, m’a fait bien rire, entre Limonov et sa mère : lui disant de couper le gaz qu’elle laisse allumé toute la journée et lui expliquant que cela lui coûterait une fortune s’il faisait ça en France, sa mère, interloquée, n’en revient pas : les capitalistes sont radins au point de faire payer le gaz à leur peuple !
Je suis profondément attachée à la défense des droits de l’Homme et à la démocratie. Mais il est vrai que ton livre fait penser à l’Östalgie et permet de comprendre – sans aller jusqu’à l’approuver – pourquoi une tranche de la population de ces pays regrette l’époque où l’Etat, certes oppresseur et dictatorial, leur fournissait un travail et le minimum vital à tous, gratuitement.

Au final, Limonov, c’est un homme qui a voulu faire des choses bien et qui en a fait beaucoup de mal. C’est plus qu’un roman, c’est un témoignage, le portrait sociologique d’un être mais aussi de nos sociétés volontiers amnésiques.

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