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Svetlana Alexievitch est une journaliste et écrivain née en Ukraine en 1948. Depuis les années 80, elle étudie et tente d’analyser, au travers de ses ouvrages, l’URSS et sa mémoire. Le 26 décembre 1991, la dissolution de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques est prononcée. Dès lors, la mort de l’Homo sovieticus est signée et l’évolution de son espèce apparaît incertaine avec la nouvelle expérimentation du capitalisme. Deux décennies se sont écoulées et que connaît-t-on vraiment de la Russie, du Tadjikistan, de la Sibérie, de tous ces pays unis par un Parti et subitement éparpillés ? Mais surtout, que sait-on de leurs femmes et de leurs hommes ? Dans La fin de l’homme rouge, l’auteur décide de leur donner la parole et ce ne sont pas les archives ni les recherches historiques qui alimentent le propos, mais les émotions et les souvenirs qui nous frappent très fort et viennent apporter tout un nouvel angle à notre vision des choses…

Ici, on ne vous donnera pas un cours d’histoire, on ne tentera pas de vous retracer de manière neutre les grandes dates et événements qui ont construits, alimentés et signés la fin de ces républiques fédérées. Stevlana rencontre ces êtres qui témoignent, longuement ou par bribes, et qui en nous racontant ce qui a été ou fût leur quotidien pendant l’Union soviétique, juste après sa fin ou leur vie en 2012, nous en disent plus que ce que n’importe quel manuel avait pu m’apprendre jusqu’à aujourd’hui. Le parti-pris de l’auteur est de faire parler de cette utopie, de cet idéal, de cette catastrophe selon les voix, en évoquant les souvenirs d’une enfance, de plats, de musique, de paysages, d’habitudes, la peur, la haine, le ressentiment, tous les sens et les sentiments propre à notre espèce pour tenter d’en dégager une approche plus humaine et moins factuelle. Comme l’auteur l’explique : « Je pose des questions non sur le socialisme, mais sur l’amour, la jalousie, l’enfance, la vieillesse. Sur la musique, les danses, les coupes de cheveux. Sur les milliers de détails d’une vie qui a disparu. C’est la seule façon d’insérer la catastrophe dans un cadre familier et d’essayer de raconter quelque chose. De deviner quelque chose…L’histoire ne s’intéresse qu’aux faits, les émotions, elles, restent toujours en marge. Ce n’est pas l’usage de les laisser entrer dans l’histoire. Moi, je regarde le monde avec les yeux d’une littéraire et non d’une historienne. »

C’est ce passage du livre (lu en quatrième de couverture tout d’abord), qui a retenu toute mon attention. J’ai un Master 2 d’Histoire, cette discipline m’a toujours passionnée depuis l’enfance. Autant vous dire que j’ai toujours lu énormément d’ouvrages plus ou moins académiques à ce sujet, sur des époques et thématiques diverses. Comme j’ai déjà pu l’évoquer dans mon article sur Limonov, les pays de l’Est et la Guerre froide ont fait partie des champs d’étude que j’ai beaucoup creusés. Mais au-delà d’extraits de biographie, je n’avais jusque là pas lu d’ouvrages de ce genre, prenant le parti d’interroger des inconnus et d’écouter leurs pensées sur cette drôle d’époque.

Et l’exercice est fascinant. C’est un ouvrage sublime que signe Stevlana Alexievitch. Scindé en deux parties historiques (1991-2001 et 2002-2012) et dix grandes histoires ou plutôt thématiques, cette polyphonie de voix qui s’enchaînent m’a emportée, m’a arrachée des larmes, m’a même – je l’avoue – fait passer de très mauvaises nuits. Car je ne vous mentirai pas. Cet ouvrage est passionnant pour toute la richesse des témoignages qu’il offre mais certains passages sont extrêmement durs à lire. Il y a des histoires qui sont proprement horribles et, je vous l’assure, vous font fortement douter de l’humanité de certains êtres. Ce livre est globalement triste. La Russie, ce qu’on en voit dans les médias, c’est une minorité d’oligarques qui s’enrichissent, le nationalisme montant, le pays qui tient tout le monde et peut taper du poing sur la table parce qu’il a les moyens de couper le gaz s’il le veut à pas mal de personnes en Europe, c’est Poutine qui dit qu’il ira trouver les terroristes Tchétchènes jusque dans les chiottes. C’est vrai tout ça. Mais c’est bien plus compliqué que ça.

C’est toute une population qui même si elle a été mise dans les camps staliniens, a vu ses parents emportés en pleine nuit par la police, dénoncés par des voisins qui convoitaient les 3m² supplémentaires de leur chambre dans l’appartement communautaire, a vu des exécutions, des enfants mourir de faim sous ses yeux, des hommes torturés à mort, et tant d’autres horreurs, regrette l’URSS et le communisme. Une population qui voudrait fusiller ces nouveaux riches. Des êtres qui ne comprennent plus le monde où ils vivent. Où ils n’ont plus leur place. Où avec leur salaire ils ne peuvent manger que des pommes de terre et voient les hommes âgés décorés de tous les grades de l’armée soviétique mendier un morceau de pain dans la rue. Ce sont des personnes qui hier encore étaient tous frères et soeurs soviétiques, partageaient tout, vivaient en harmonie avec leurs différentes coutumes et qui du jour au lendemain s’entre-tuent parce que l’un est Arménien et l’autre Azerbaïdjanais…

Je ne peux pas résumer 540 pages de vécus et de témoignages différents en un article. Mais tout ce que je peux vous dire, c’est que cette lecture, bien que difficile et poignante, m’a beaucoup apportée et qu’elle a l’honneur de mettre en avant ceux que l’on entend jamais. Point besoin d’être en accord avec ce qu’ils disent, ils ne sont même pas d’accord entre eux. Mais si vous voulez en savoir plus sur la vie de ces ex pays de l’Union soviétique, je ne peux que vous recommander cette lecture. L’auteur nous emmène avec elle dans ces histoires, dans ces souvenirs, et sans prétention, elle les partage avec nous. Pour faire vivre ces voix qui autrement n’auraient jamais pu être mentionnées. Mais ce livre, c’est aussi l’interrogation sur le sens et l’enseignement de l’Histoire, ses évolutions, ses perceptions selon que l’on est vainqueur ou vaincu. Car après tout, « L’histoire, c’est la vie des idées. Elle n’est pas écrite par les gens, mais par l’époque. »

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