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Alors qu’il avait disparu après une soirée entre amis quatre ans auparavant, David Horn revient un jour à Lisbon, petite ville du Nord des Etats-Unis empêtrée dans un climat rude et vivant dans la torpeur de l’ennui. Dans cette bourgade caractérisée par l’éternelle attente que la morosité se brise, où les habitants rêvent d’une autre vie, David Horn, cet adolescent mystérieux désormais âgé de 18 ans, vient perturber le schéma routinier des habitants. Et il semble bien qu’il y ait des retours qui perturbent davantage que des absences auxquelles on s’est habitué…

Avant toute chose, merci à Babelio et à Actes Sud qui m’ont permis de lire Plein hiver, qui est le premier livre d’Hélène Gaudy que je découvre.

Cette lecture a été…étrange. J’en ressors sans m’y être attachée. Et ce n’est pas une critique. Je pense que le style d’écriture d’Hélène Gaudy nous place dans une position d’observateur, d’analyse et crée une mise à distance avec le cadre du récit. Ce qui m’a le plus marquée dans cette oeuvre est la capacité de l’auteur à créer des atmosphères très fortes et des ambiances très denses, qu’on ressent et dont on s’imprègne. Ses descriptions de Lisbon sont très réalistes et les détails qu’elle nous donne peignent un portrait très précis des lieux. La ville est cristallisée dans une temporalité différente du reste du monde, où la couche de glace qui la domine prend à peine le temps de fondre le temps de quelques courtes semaines qu’elle se reforme déjà. L’environnement paraît hostile, tout comme les habitants. Et pourtant, ce livre retient notre attention.

J’ai d’abord eu du mal à rentrer dedans. Il faut dire qu’on se balade d’une voix à l’autre, qu’on passe presque d’une page à l’autre dans un espace-temps différent, qui nous laisse à peine le temps de nous habituer à un nouveau contexte qu’on nous emmène encore ailleurs. Et au final, c’est une grande maîtrise de l’auteur qui se révèle dans ce procédé d’écriture et non une maladresse. Car dans ce livre, le thème majeur est l’interrogation sur l’identité, l’éloignement, l’attente, l’espérance d’une vie meilleure, là où il fait moins froid et où l’herbe sera forcément plus verte, les changements imperceptibles qu’on ne voit pas au quotidien et qui vous giflent violemment quand le passé revient dans votre présent pour le faire enfin exister et prendre sens.

Lisbon est une métaphore de ce passé dont on arrive pas à se détacher, qui perturbe la conscience et l’interprétation du présent, qui annihile toute possibilité de penser le futur. C’est aussi l’incarnation de ce  poison légèrement dangereux qu’est l’habitude, la routine, si rassurante, si pesante en même temps et dont on ne se dépêtre qu’en acceptant de briser son cocon pour aller vers l’inconnu, excitant et plein de risques. Il y a un concert polyphonique avec des voix qui toutes évoquent le rêve d’une Amérique chatoyante et chaleureuse qu’elles ne connaissent pas, dont parfois elles n’osent même plus rêver. Quelques personnages centraux (la mère, la bande de copains…) gravitent autour de David Horn que ce soit parce qu’il fai(sai)t partie de leurs vies ou parce qu’ils ramènent toutes leurs pensées à lui. Et son retour signe l’obligation de s’interroger sur lui, mais aussi sur ce que l’on est, sur ce que l’on est devenu…ou pas. Celui dont on avait tout d’abord tant espéré les retrouvailles était devenu une affaire classée qui quand elle ressort du placard est accompagnée de ses cadavres…

Depuis que j’ai refermé l’ouvrage, j’y pense beaucoup. C’est une lecture singulière où la trame n’est finalement que le prétexte à des questionnements plus profonds. Hélène Gaudy ne cherche pas à mener l’enquête et à savoir ce qui s’est passé. C’est un parti-pris original où le silence de David, les souvenirs, la nostalgie prennent tout l’espace disponible. Il n’est pas spécialement facile d’accrocher tout de suite à l’ouvrage mais il en vaut le coup. Le style est particulier : trois parties, sans réel dialogue, il y a une étendue de texte assez longue, qui aurait parfois méritée d’être raccourcie. C’est un texte qui implique le lecteur qui doit démêler les nuances et les structures. Un peu comme un paysage enneigé, beaucoup moins uniforme et simple qu’il n’y paraît et riche en couleurs pour celui qui va au-delà des évidences.

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