khadija-labiblidemomiji

Dans La Mecque préislamique, Khadija bint Kowaylid est une riche veuve, femme d’affaires prospère qui doit se remarier pour maintenir son rang dans une société régentée par les hommes. Refusant toute alliance par intérêt, elle va épouser un de ses caravaniers, Muhammad ibn ‘Abdallah, homme pauvre et sans instruction. En dix ans, elle va non seulement lui permettre de se hisser auprès des plus puissants de la mâla, mais former avec lui un couple exceptionnel qui traversera de nombreuses épreuves. Et quand l’ange Gabriel lui apparaît, elle sera la première à lui dire : « Moi. Moi je te crois », posant la pierre fondatrice de l’Islam…

Marek Halter est un écrivain très connu et dont on a beaucoup entendu parler pour ses ouvrages rendant hommage aux femmes et à leur rôle dans la fondation des monothéismes. Après une trilogie consacrée au christianisme (La Bible au féminin), il nous en offre une nouvelle, cette fois dédiée à l’Islam. Le premier volume prend pour figure principale la première femme de Muhammad, amené à devenir le Prophète de cette religion.

J’ai eu le privilège de rencontrer hier soir Marek Halter, pour échanger autour de ce livre. L’auteur est passionnant, touchant et l’homme l’est tout autant. Communicatif, chaleureux, intelligent, porteur de messages de paix et de tolérance, érudit et très accessible, il m’a vraiment impressionnée ! Deux heures avec lui sont passées à la vitesse de l’éclair et j’avais envie qu’il continue de nous parler de ses recherches, de sa volonté active d’œuvrer pour la paix au Moyen-Orient, de son parcours, de ses découvertes pendant qu’il préparait Khadija.

J’ai parcouru les 340 pages qui composent ce livre en moins de deux soirées. La plume de Marek Halter reflète le portrait que je viens juste de vous livrer de l’auteur : on nous entraîne dans un récit vif, composé de chapitres relativement courts qu’on souhaite enchaîner sans s’arrêter. Une fois le livre refermé, on aimerait pouvoir tout de suite commencer le second volume et pour moi, cela signe la réussite de l’auteur à captiver durablement notre attention et notre intérêt. Les ingrédients concourant à nous passionner autant par ce roman historique sont au fond assez simples : l’écrivain a pris le temps de bien se renseigner sur l’époque, les lieux, les personnages historiques, les coutumes et habitudes alimentaires, l’économie (un an de recherche nous a-t-il dit !) et il s’est tant et si bien imprégné de ces connaissances qu’il nous les transmet avec une fluidité magistrale. Quand j’étais étudiante en Histoire, j’avais eu l’opportunité de suivre pendant tout un semestre un cours sur l’Islam médiéval avec Mr Gabriel Martinez-Gros, qui m’avait passionné car ce professeur savait nous transmettre de la même manière un savoir immense sans jamais tomber dans l’écueil de la simple récitation. J’ai retrouvé avec plaisir ce monde du haut Moyen-Âge oriental avec Marek Halter.

L’auteur nous plonge avec délice dans l’univers de ces terres et de ce siècle. Il nous emmène en balade dans l’ambiance exaltée de La Mecque, nous fait ressentir la dévotion des êtres priant leurs 360 idoles entourant la Pierre Noire de la Ka’bâ, on traverse nous aussi les dunes arides du désert et nous entendons le silence, puis le vent balayant ses contrées hostiles. La description de la vie de cour de Khadija, les mets savourés, les jeux des enfants, les traditions d’hospitalité mais aussi les trahisons, coups bas, les intrigues viennent nous plonger totalement dans la vie de l’époque, et met tous nos sens et émotions en éveil. On savoure d’autant plus l’atmosphère car Marek Halter manie anecdotes et détails en les intégrant dans une trame globale extrêmement bien construite, qui permet de densifier le récit.

Lors de la rencontre, il a souligné un point qui est très important à mon sens : celui des personnages fictifs, qui accompagnent ceux ayant réellement existé. Ces premiers apportent selon lui (et je suis entièrement d’accord), de l’épaisseur au récit historique et nous permettent de nous identifier au récit, ainsi qu’aux figures de l’Histoire. Et ils viennent dans ce récit renforcer la présence et la personnalité de Khadija et de Muhammad, en soulignant certains aspects de leur vie. Ashemou et Barrira, deux servantes de Khadija, par exemple, permettent de mettre en avant les doutes, les peurs et les craintes de leur maîtresse, en tant que femme qui se livre, à l’abri des regards qui guettent la moindre faiblesse de sa part.

Second point qui a également retenu mon attention : l’importance du détail, qu’il soit psychologique ou physique. Marek Halter nous a expliqué que c’est souvent cela qui reste en mémoire et permet de se rappeler d’autant plus le récit. Le cousin Waraqà, sage, érudit, possédant les rouleaux de mémoire des Anciens, a une jambe plus courte provoquant une démarche claudicante le rendant reconnaissable entre mille. Simple détail ? Peut-être, mais en attendant, je me souviens de beaucoup de passages du livre où il se trouve grâce à cela ! Surtout que c’est lui qui instruira Muhammad avec ses manuscrits sur les prophètes du judaïsme et du christianisme, qui ébranlera ses croyances, notamment autour de la Ka’bâ et des deux principales idoles de La Mekka, Hobal et Al’lat.

Passons à l’un des points essentiels et fil conducteur de ce livre : Khadija, et plus globalement, les femmes et leur rôle. Khadija, c’est une femme moderne. Elle veut bien se remarier, mais n’être ni la seconde épouse, ni voir son mari entourée de concubines, une norme à l’époque. De plus, elle veut faire un mariage d’amour. C’est une business woman avant l’heure, qui dirige sa maisonnée avec autant de poigne que ses oncles et cousins le font avec les leurs. Quand la peste s’abat sur la ville, elle est la seule puissante à rester, à essayer de trouver une solution, à injecter de l’espoir parmi la population. Un mot de l’auteur m’a beaucoup touchée. A un certain moment, il a dit que quand il s’agit d’une question de vie ou de mort, les femmes sont plus intuitives et plus efficaces que les hommes pour prendre une décision…L’avenir donne raison à Khadija : elle ne fuit pas et gagne ainsi d’autant plus le respect des habitants de La Mekka quand le mal est vaincu. Son amour avec Muhammad témoigne d’une grande force de caractère pour l’époque. Il ne faut pas oublier qu’il y avait 15 ans d’écart entre eux deux et que Khadija a déjà 40 ans quand elle épouse le jeune Muhammed (que l’auteur a ramené à 35 ans dans le livre). On comprend que ce n’est pas un mariage d’intérêt car Khadija veille à d’abord sonder le coeur de celui-ci avant de lui accorder sa couche. Et il lui restera fidèle et monogame jusqu’à ce qu’elle meurt, même quand elle l’enjoint à prendre une maîtresse pour avoir des fils. Marek Halter dresse le portrait d’une femme pleine de conviction, à la fois mère, amante, épouse et dirigeante. Vu depuis ses yeux, on découvre Muhammad avant qu’il ne devienne prophète et cela offre une angle particulier, bien qu’évidemment teinté de romance. On découvre ici des femmes fortes, notamment ses cousines, bien loin de l’image effacée et simplement soumises aux hommes. Bien évidemment, tout n’était pas rose, les femmes n’avaient aucun pouvoir politique. Mais Khadija contourne la règle en imposant Muhammad, droit et honnête, à l’écoute, comme l’une des figures prépondérantes de la mâla – où les clans mènent leurs querelles de faction, s’allient et s’opposent continuellement – prouvant que derrière un grand homme, il y a souvent une femme.

Khadija, pourrait-on penser, il doit y en avoir des tonnes et des tonnes d’écrits sur elle ? Pas du tout ! L’auteur m’a étonnée quand il nous l’a dit mais très peu de choses ont été rédigées sur elle, c’est une figure historique que beaucoup connaissent de nom (et les musulmans en particulier) mais dont la vie est ignorée. Comme Marek Halter le dit, les femmes sont encore trop à la marge de l’Histoire, et on ne peut que le remercier grandement de réparer cette injustice au travers de ses romans.

Enfin, la question religieuse n’est pas centrale dans ce volume puisque la révélation n’intervient que dans les dernières pages. Tout au long du volume, on évolue dans le culte qu’on pourrait dire païen et animiste qui régente jusqu’alors la vie de La Mekka, mais pas seulement. Zayd, le fils adoptif de Muhammad, est lui croyant en un dieu unique, Christus. Loin de tout prosélytisme, Marek Halter délivre un beau message de tolérance. En racontant l’histoire de l’Islam depuis le regard des femmes, il les met à l’honneur et comme l’origine de la vie humaine vient du ventre de la femme, il raconte l’origine de nos religions en les prenant comme piliers fondateurs.

En ces temps de guerres religieuses, de montées des tensions, Khadija et Marek Halter viennent apporter leur pierre à l’édifice de la paix. Et comme il l’a mentionné très justement lors de notre rencontre, retracer les origines de nos religions, c’est revenir à la source de nos comportements, pour mieux les comprendre et arriver ensemble à vivre mieux. Et pour finir, je citerai une de ses phrases que j’ai pris le temps de noter « Si le monde doit changer – et il doit changer ! – cela passera par les femmes ».

C’est un très long article que celui-ci mais Marek Halter est un excellent conteur, un être exceptionnel, de ceux qui laissent durablement une empreinte sur nous et qui nous donnent envie de parler des heures durant de leur travail. Il m’a énormément appris par ce livre ainsi que lors de notre échange. Je vous recommande fortement la lecture de Khadija, tant pour l’histoire – la petite et la grande – que pour les messages qui en ressortent, les connaissances qu’elle vous apportera et la qualité de ce récit qui fait vivre le lecteur au pays des Mille et Une Nuits. J’attends de mon côté le second volume, où Fatima Zhara sera à l’honneur, avec impatience.

Je remercie chaleureusement l’auteur, les éditions Robert Laffont et Babelio pour ce très beau moment en leur compagnie et pour cette très belle lecture.

Publicités