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Tilo est une maîtresse des épices. C’est du moins ce que les habitués de sa boutique d’Oakland connaissent d’elle. C’est au prix d’un dévouement total à sa fonction que le savoir ancestral lui a été transmis. Mais quand les tréfonds de la personnalité de Tilo ressortent, que le désir vient frapper à sa porte, elle prend le risque d’enfreindre les interdits…

Un titre mystérieux, qui éveille mes goûts, ma vue, laisse mon imagination se balader sur les étals chatoyants et exotiques de mes souvenirs, ces épices palpables mais vulnérables sous nos doigts, qui laissent leur empreinte, leur couleur sur nous et viennent caresser le monde de leur chaleur. Une invitation à partir vers cette destination inconnue… Je m’embarque et La Maîtresse des épices se révèle être un séjour bien étrange et envoûtant, qui débute comme un livre mystique, empreint de magie, de connaissances anciennes, de pouvoirs surnaturels et se transforme peu à peu en roman d’amour.

Chaque chapitre porte un intitulé d’épice différent, qui donne le ton. On nous introduit à une note de tête, une saveur et une odeur et on nous initie aux propriétés du curcuma, de la cannelle, du gingembre, du cumin. Mais contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce roman n’a pas vocation à nous donner un cours magistral sur les épices. On les parsème au fil du cheminement de Tilo, dans son passé, son présent, ses espoirs pour le futur. Tilo ne nous raconte pas sa vie d’un seul bloc. Comme sa boutique qui recèle des trésors pour qui sait regarder, elle nous emmène en balade avec elle et nous fait découvrir, aux détours des allées de sa pensée, le parcours qu’elle a mené. On découvre l’enfant adulée et redoutée quand elle se découvre des pouvoirs attirant les foules de régions éloignées à sa porte. Elle nous dévoile l’orgueil, la vanité l’habitant dès lors, son kidnapping par des pirates qui l’érigeront en reine. Et puis, la renaissance sur l’île sacrée, où la Première Mère domptera son caractère, la menant vers sa troisième vie en tant  que maîtresse des épices. Dès lors, elle choisira de s’appeler Tilo, qui évoque notamment « til », le sésame, mais parce qu’il fait aussi référence à la plus belle des danseuses de la cour d’Indra.

Guérisseuse, thérapeute sondant le cœur des nombreux compatriotes indiens qui viennent la trouver, Tilo exerce son don pour prescrire, parfois à leur insu, l’épice qui insufflera un peu de réconfort dans leurs vies. Mélanges, incantations, elle communique et manipule avec aisance ces épices qui en font tout autant avec elle. Ces chers condiments présents dans nos étagères se dotent d’une personnalité, de facettes multiples et tout comme nous sommes faits d’un corps matériel et spirituel, elles sont faites de saveurs et de forces médicinales, elles ravissent nos palais et enchantent nos âmes, quand elles sont bien utilisées. Et finalement, c’est en racontant la vie des autres, ceux qu’elle soigne, qu’elle aide de son mieux, avec discrétion et effacement, qu’on apprend à mieux la connaître. Avec ses qualités et ses défauts, ses regrets et ses doutes. La vie de ceux qui l’entourent vient s’entremêler dans le récit, le ponctue et l’enrichit. Les vies heureuses comme malheureuses et les solutions que Tilo tente de trouver en se plongeant dans les pensées des êtres apportent une musicalité particulière à l’oeuvre. Douceur, amertume, acidité, aigreur : adjectifs des saveurs répondant aux sentiments des enfants, femmes tour à tour battues, rejetées, ou riches et épanouies, grand-père qui ne comprend pas ce continent américain si loin de ses traditions indiennes. Tous ces portraits s’agencent et offrent par-là même des témoignages variés, qui m’ont ému. Ils apportent également une perspective différente sur la communauté indienne, qui évolue plus que l’on ne croit : l’auteur confronte la modernité et les coutumes, met en scène des femmes qui refusent de se soumettre au carcan bien établi de leurs prérogatives.

Il y a une douce poésie dans ce livre, une déférence envers la Nature qui m’a touchée, et pourtant, au moment où j’écris, je ne peux m’empêcher de ressentir une pointe de frustration en repensant à cette lecture. Difficile à analyser réellement, mais je pense que ce qui m’a le plus dérangée, c’est que j’espérais que davantage de place serait consacrée à l’apprentissage du rôle des épices. Bien sûr, on apprend beaucoup d’informations sur certaines d’entre elles, mais d’autres nous échappent. Curieuse comme je suis, une part de moi espérait probablement en savoir encore et toujours plus.

Mais à partir du moment où le jeune Raven, américain auréolé de mystère, entre dans la boutique de Tilo, le récit prend un tournant radical où les épices jouent le rôle de garde-fou et prennent même une dimension autoritaire, révèlent leur susceptibilité et leur pouvoir, éveillent notre respect. L’auteur excelle par ailleurs à nous faire frémir, à nous donner l’impression que nous aussi nous leur parlons, on se prend au jeu. Raven voit la vraie Tilo sous son masque de vieille femme et il tombe sous son charme.  Il y a en effet, en filigrane du récit, toute une réflexion sur l’apparence, la notion de la beauté, qui sans porter de jugements nous fournit les clés pour apprendre à regarder au-delà des masques parfois trompeurs.

Raven prend graduellement une part grandissante dans les pensées de Tilo et on est dès lors pris dans un tourbillon émotionnel qui donne l’impression d’avoir changé de livre. Je pense au fond que le tournant de l’histoire n’était pas celui que j’attendais et peut-être que c’est aussi cela qui m’a étonnée, moi qui m’étais probablement déjà imaginé la suite. Au fond, tant mieux, l’auteur a réussi à me surprendre et j’ai apprécié jusqu’à la dernière ligne le récit, le style et le sens du texte.

Les messages que ce livre nous fait passer sont tellement vrais et pourtant, nous avons parfois tendance à les égarer dans notre quotidien : la vie peut prendre un nouveau virage à chaque instant, rien n’est immuable. Le temps est précieux et il faut le consacrer à aimer, à apprécier chaque jour le miracle de la vie, tendre la main à ceux qui nous entourent. Car en partageant, on fait grandir le bonheur. Un geste, un regard peut apporter un peu de bien-être à autrui, et à nous en retour. Rien que pour ça, la lecture en vaut le détour.

Si vous êtes un profil très rationnel pour qui toute évocation de phénomènes surnaturels vous hérisse le poil, ne plongez définitivement pas votre nez dans ce livre, car ils constituent l’essence de la narration. Autrement, entrez dans le monde des épices, partez à la découverte de leurs vertus, allez au-delà des certitudes. Ce livre irradie de valeurs positives : partage, don de soi et agrémentées d’un zeste de mystère et de magie. Vous en ressortirez apaisé et plein d’entrain, l’âme enrichie.

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