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On l’a associé au printemps, à la Nature, à la vie, à la jeunesse mais aussi au poison, à la malchance, à la sorcellerie. Le vert est une couleur ambiguë, tout à tour valorisée puis mal-aimée, qui a canalisée des symboliques opposées à travers les siècles. Michel Pastoureau nous emmène à la découverte de sa riche histoire sociale, artistique et symbolique en Europe, depuis l’Antiquité jusqu’à aujourd’hui. 

Le vert est ma couleur préférée : elle me rend joyeuse, va bien avec la couleur de mes cheveux (considération très intellectuelle, vous aurez noté), me fait penser à la nature, bref, je la trouve pleine de pep’s et en harmonie avec ma personnalité. Michel Pastoureau, si vous ne le connaissez pas, est un historien médiéviste, spécialiste de la symbolique des couleurs, des emblèmes et de l’héraldique. J’ai donc attendu avec impatience la sortie du volume qui lui serait dédié, Le Noir (en 2000) et Le Bleu (en 2008) ayant eu précédemment cet honneur. Autant vous dire que quand je l’ai eu entre les mains, mon sentiment était proche de celui qu’aurait eu Arthur entrant en possession du Graal. Et en le refermant, j’ai l’impression d’avoir accompli une quête (de connaissances) aussi précieuse et noble que celle des chevaliers de la Table ronde.

Pourquoi ? Parce que ce livre est une prouesse documentaire extrêmement fine et fouillée, allié à l’esthétisme d’un très bel ouvrage faisant la part belle à l’iconographie. Celle-ci constitue tant un appui à son propos que des pages de respiration propices à éveiller l’imaginaire, à nous emmener en voyage dans des contrées, époques et univers variés. Surprenantes à chaque fois, elles sont autant de pauses que de prolongements de la réflexion. Le Vert est un livre qu’on prend plaisir à tenir en main. Il est certes volumineux et assez grand, mais cela participe de sa majesté. Il fait clairement partie de ceux dont je ne me séparerai pas.

La forme attire l’œil, mais c’est le fond qui le retient. Comment Michel Pastoureau réussit-il donc à retenir notre attention avec une telle aisance sur 240 pages ? La réponse coule de source : tout en faisant preuve d’une érudition impressionnante, il a su rendre son savoir accessible en mariant un langage riche et précis à une syntaxe simple et efficace, qui suit un fil chronologique et une zone géographique, celle de l’Europe. L’auteur a en effet volontairement restreint le champ d’étude à ce continent, pour des raisons culturelles : l’étude de la perception du vert sur ce territoire recouvre déjà une forte complexité, qui serait devenu trop contradictoire s’il avait fallu prendre en compte les cultures du monde entier. Ce qui n’empêche pas Michel Pastoureau, quand besoin est, de faire un rapide parallèle avec d’autres cultures. Je pense notamment à celle de l’Islam. En évitant par ailleurs les voyages dans le temps, il établit déjà une structure nette, en plusieurs chapitres, chacun donnant le ton de l’appréciation de la couleur à l’époque sur laquelle il se concentre. Et comme j’ai déjà pu en parler à plusieurs reprises (je pense notamment à Khadija où je mentionnais un de mes professeurs d’Histoire), il use d’un procédé plaisant et qui a fait ses preuves : l’art de l’anecdote, qui ancre durablement en nous la connaissance des faits et la compréhension des mœurs, époques et contextes.

On se balade dans les siècles et on découvre comment cette couleur instable, chimiquement difficile à fabriquer et à fixer, est peu à peu apparu dans les bijoux, tableaux, vêtements. On apprend avec surprise son absence notoire des blasons, le rôle qu’il a joué dans les déclarations d’amour, qu’il a été célébré dans les poèmes avant d’être voué aux Gémonies, notamment par des théoriciens de l’Art au XIXème siècle, puis à nouveau mis sur un piédestal. Le vert a fasciné l’humanité et a tour a tour été une couleur apaisante, secondaire, complémentaire, maudite et fourbe, chanceuse, avant de s’inscrire jusqu’à aujourd’hui comme la couleur de la Nature, de la santé et de l’écologie. En prenant un angle d’analyse par chapitre (qui chacun couvre une période de 2 à 3 siècles), l’auteur nous fait découvrir le paysage de sociétés en évolution constante mais où des symboliques persistent et s’installent durablement dans l’inconscient jusqu’à aujourd’hui. Un des passages que j’ai adorés et qui illustre ce que je viens de vous dire est celui qui explique pourquoi le vert est une couleur mal vue au théâtre. Ça vient de loin et ce n’est pas qu’une simple superstition !

Je pourrais vous parler de ce livre formidable pendant des heures tant il m’a passionnée, alors je vais juste vous conseiller de vous plonger dans ce bain de vert, rafraîchissant et apaisant d’après moi ! Et si vous n’aimez pas le vert, en plus des deux volumes consacrés au noir et au bleu, sachez qu’il a aussi un petit concentré de l’histoire des couleurs qui se savoure en un rien de temps et qui constitue une très bonne introduction au sujet : Le petit livre des couleurs, co-écrit avec Dominique Simonnet.

 

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