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Dans le Japon des années 60, à la croisée de l’enfance et de l’adolescence, Hajime rencontre Shimamoto-san, sa voisine qui boite. Il éprouve immédiatement envers elle une attirance que son jeune âge ne permet pas de réellement bien comprendre. Il se contentera de bercer les après-midis passés en sa compagnie de musique et de complicité. Perdue de vue, il la retrouve, presque 30 ans plus tard, et ressent un désir et une nostalgie irrépressibles. Shimamoto-san l’énigmatique le fait naviguer sur les rives des idéaux perdus, réveille ses contradictions et nous emmène dans une quête troublante.

Haruki Murakami signe encore une fois une oeuvre où l’on reconnaît instinctivement sa plume, chargée d’une encre moderne, dense mais aérienne, tellement douce et envoûtante. Son écriture subtile qui manie les temporalités avec une dextérité formidable ne peut que conquérir une fois de plus mon cœur de lectrice. Dans ce roman, l’auteur joue une mélodie calme qui s’imprègne en nous, une balade d’émotions, de sons et de sens qui vient nous envelopper comme ces disques qu’écoutaient Hajime avec Shimamoto-san enfants, les rangeant ensuite précieusement comme des trésors secrets.

Si le titre de ce roman se rapporte justement à certains morceaux qu’Hajime et Shimamoto-san chérissent, la signification qu’ils revêtent est interprétée différemment par ces deux personnages selon l’époque de l’écoute. La musique a dans ce livre un rôle majeur : elle est une entité, une âme, prend presque par moments une consistance matérielle. Toujours, elle est une vieille amie, une conseillère, qui marque notamment le passage à l’âge adulte, son acceptation, avec les renoncements et la perception clarifiée du monde qu’ils impliquent. Une grande poésie se dégage de cette utilisation et vision de la Musique.
Tout au long du parcours de la vie d’Hajime, nous suivons son cheminement, son évolution, avec un regard discret et pénétrant tout à la fois sur ce narrateur. Les femmes qui accompagnent son quotidien, celles qu’il a abandonnées, aimées mais perdues, suivies mais non abordées, sont les clés de voûte de la trame et rythment le récit de manière intense. Chacune laisse une trace sur sa vie et revient vers lui à un moment de son existence, aussi naturellement que le cycle des saisons.

Le jazz et le blues occupent une grande place dans l’histoire et font partie de l’ADN d’Hajime, berçant ses songes comme ses questionnements. Ses notes viennent à nos oreilles presque inconsciemment, relevant davantage encore un univers sensuel et évanescent.
En effet, l’érotisme est une constante de ce roman, mais il vient toujours s’intégrer avec délicatesse et c’est davantage sa fragrance persistante dans l’écriture, les soubresauts qu’ils entraînent dans l’avancée de l’histoire qui nous restent que ses représentations. Haruki Murakami réussit en effet à mettre en scène ce pan de la vie qui est au cœur des préoccupations du personnage principal sans que cela vienne embarrasser la lecture.

Hajime est, malgré ses égarements, un personnage attachant. Ce père de famille qui a réussi à monter deux clubs de jazz, aime vraiment sa femme et ses deux filles. Il dévoile à de nombreuses reprises une fragilité qui attendrit, en dépit de ses agissements parfois égoïstes. Enfant unique, retrouver son amour d’enfance, la seule femme avec qui il a toujours su qu’il était en symbiose, peut-être parce qu’elle aussi n’avait ni frère ou sœur, déclenche un cataclysme émotionnel auquel on ne peut rester indifférent. Comme toujours avec Murakami, la ligne entre réel, fantasme, imaginaire est volontairement floue et très facilement franchissable.

Histoire d’amour, d’amitié, poids de la société, crise de la quarantaine, questionnement sur l’enfance, sur la quête de l’idéal, les messages sont nombreux et le lecteur est, comme Hajime, encore plein de doutes à la fin, mais étrangement apaisé. Une belle lecture que je vous recommande chaudement.

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