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Jojo Kowalski est un homme de trente ans, vivant à Varsovie, à qui on reproche son immaturité. Sans comprendre pourquoi ni comment, les adultes l’entourant vont le ramener à l’état d’adolescent : retour à l’école, en pension dans une famille, affrontement avec des bandes rivales, vacances à la campagne chez sa tante, rencontres toutes plus improbables les unes que les autres vont faire tourbillonner le narrateur dans un monde qu’il ne reconnaît et ne comprend plus.

Ce livre m’a été prêté par Valérie, qui suit les mêmes cours de japonais que moi. Elle sait que ma Maman est Polonaise et comme je ne connaissais pas Witold Gombrowicz, elle a eu la gentillesse de me faire découvrir l’une de ses oeuvres. Merci à elle !

Ferdydurke est un livre qui n’est pas facile de premier abord car il faut rentrer dans la trame narrative, qui est surprenante, et s’en imprégner, afin d’en comprendre tous les messages – plus ou moins cachés – qui le composent. Après lecture, j’ai voulu comprendre un peu plus l’auteur et l’œuvre. Considéré comme un livre majeur du postmodernisme européen, Ferdydurke divise les opinions. Il faut le remettre dans son contexte pour le comprendre : publié en 1937, l’ouvrage arrive à une période assez trouble de l’Histoire. Il ne reparaîtra qu’en 1957 en Pologne et au vu de son succès, sera interdit très rapidement dans ce pays, cependant qu’il sera loué ailleurs, notamment en France. Il a été écrit par W.Gombrowicz suite aux critiques sur son livre Mémoires du temps de l’immaturité. D’abord pensé comme un pamphlet contre les plumes acerbes, il va peaufiner sa volonté initiale et en faire un portrait global de la société, de la culture. Face à une ère de changements, l’auteur estimait en effet que de nouvelles formes de langage, d’écriture, de pensées devaient émerger. J’arrête ici les explications de contexte car je pourrais vous en parler pendant des pages. L’oeuvre de W.Gombrowicz a été bien analysée, vous pourrez trouver de nombreux éléments d’explication en bibliothèque ou sur le web.

Alors, comment résumer Ferdydurke ? C’est assez compliqué ! C’est une œuvre qui se lit et se vit. Je la trouve assez inclassable, à la croisée de différents courants et riche d’une pensée audacieuse pour son époque. L’auteur nous embarque dans un récit très original, où personne ne s’étonne qu’un adulte se retrouve sur les bancs de l’école. Et c’est en cela que l’auteur réussit un tour de force pour distiller son message majeur : l’infantilisation des êtres. L’adulte, c’est celui qu’on a modelé, qui a pris les contours que la société a souhaité imprimer en lui. Jojo, immature et refusant ce carcan, ce rétrécissement, cette étroitisation, se retrouve pris en étau tout en tentant d’échapper à une forme prédéfinie et actée par ceux qui l’entourent. En voulant son émancipation et en mettant en exergue l’incohérence des propos des adultes, Jojo permet la mise en place d’une critique de l’enseignement, mais aussi des normes culturels, des hiérarchies sociales, où, au final, tout le monde est infantilisé. En prenant des postures, les adultes révèlent en réalité le masque qu’ils portent et Jojo, dans une suite non logique d’événements va s’évertuer à les faire tomber. Au-delà du style et de la trame, l’utilisation du corps vient occuper une place dominante dans l’œuvre, un vrai appui à la rhétorique de l’auteur. Usant d’un langage peu châtié, Gombrowicz a ainsi inventé deux expressions. La première, « faire une gueule » à une personne, pour traduire l’idée de lui imposer une posture, une forme à adopter. La seconde, le « cucul » ou encore « cuculiser » ramène à l’idée d’infantiliser, de ramener à une condition puéril un être. Visages et postérieurs deviennent donc les étendards de l’argumentation entretenue tout au long du récit. Les grimaces des écoliers, qui vont permettre la victoire d’un groupe sur l’autre (sans manquer au passage d’imiter avec une certaine provocation les gestes de la messe), le galbe moderne de la jeune fille de la famille qui l’héberge, tout le corps est ici une métaphore de la malléabilité de notre esprit, de notre capacité à nous former ou nous faire déformer.

Un récit qui est un peu sans queue ni tête, avec des chapitres n’ayant parfois rien à voir avec le feu de l’action, mais une fois qu’on est entré dans cette lecture, on se trouve étrangement happé par cette structure qui prend volontairement le parti de ne pas s’appuyer sur la logique. Le titre même, en ne se rattachant à aucune des branches du texte est un ultime pied de nez aux codes. De plus, l’humour, parfois noir, parfois grotesque, et les situations parfois très second degré ont entretenu mon intérêt tout au long des pages. J’ai beaucoup apprécié le regard de l’auteur sur les mœurs des adultes, la notion de maturité, d’utilité et de fonctionnalité émergeant avec la « modernité » de son époque. Il renverse avec une grande force les conceptions bien normées et ne laisse pas indifférent une fois le livre refermé.

Un livre assez singulier sur l’identité et son exploration mais qui vaut vraiment le coup !

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