Ma grand-mère russe et son aspirateur américain-labiblidemomiji

A Nahalal, en Galilée, l’oncle Yeshayahou est perçu comme un traître : il a préféré s’installer dans l’Amérique capitaliste plutôt que de suivre sa famille ukrainienne dans leur coopérative agricole lors de la deuxième aliyah. Mais malin comme il est et connaissant l’obsession de sa belle-soeur Tonia, grand-mère du narrateur, pour la propreté, il lui envoie le modèle dernier cri d’aspirateur de General Electric. Un sweeper qui va avoir un rôle essentiel dans la mémoire et les histoires familiales, alimentant rires, tensions et anecdotes où la vérité est parfois bien difficile à cerner…

Il arrive que des livres retiennent l’attention par leur titre, qui laisse augurer d’une bonne lecture. C’est clairement le cas ici !

Si l’on ne connaît pas Meir Shalev (ce qui était mon cas), on peut s’attendre à une fiction, mais c’est bien plus que cela : l’auteur nous raconte ici la vie de sa famille, sans concession, avec un humour mordant, jouissif, teinté d’ironie pour notre plus grand plaisir. Sans se prendre jamais au sérieux mais en veillant à l’être dans sa description des faits, il nous embarque dans le destin d’une lignée familiale certes, mais au-delà, il dessine les contours de la société israélienne à ses débuts, de Nahalal à Jérusalem en passant par Haïfa, avec toute sa complexité et ses ambiguïtés. Pour la novice que je suis en la matière, cette lecture a été l’opportunité de comprendre davantage la vie de ces communautés depuis leur arrivée à la fin des années 20  : kibboutz, mochav, travail de la terre, valeurs portées à la modestie et l’entraide, reconnaissance du travail manuel, rejet du luxe et des superficialités…L’occasion d’effleurer et de s’imprégner de cet univers ashkénaze riche et haut en couleurs.

Un délice à parcourir car Meir Shalev a le don de mettre en scène l’ambiance familiale tout au long de la lecture et de le distiller page après page, agrémenté de temps en temps par une photo qui achève de nous plonger dans son récit : passant de digression en anecdotes, on a l’impression d’assister avec lui à un de ses grands repas de famille où chacun y va de sa version des faits, s’interrompant pour raconter une autre histoire qui vient s’intégrer avec une fluidité presque insolente dans la trame du récit. Et l’auteur est un vrai conteur qui sait nous maintenir en haleine pour savoir comment, oui, comment grand-mère Tonia s’est procuré cet aspirateur, pourquoi il est arrivé jusqu’ici et pourquoi elle le garde enfermé dans sa salle de bains dans laquelle personne n’a le droit d’entrer ! Il faut accepter de rentrer dans le jeu de l’écoute attentive de Meir Shalev, qui ne perd pas une occasion d’entrer dans le détail de la grande épopée de sa famille.

Et c’est cela qui constitue aussi le sel de ce texte : l’histoire de l’aspirateur est certes drôle, mais ce sont les personnages tous plus étonnants les uns que les autres qui teintent le récit d’une aura si éclatante. Grand-mère Tonia et son caractère bien trempé, maniaque et autoritaire jaillit tout au long du texte et retentit fortement dans le paysage, mais frères, soeurs, mère, tante et oncle sont tout aussi savoureux et on est happé en un rien de temps dans la narration, avec la volonté d’en savoir plus sur chacun d’eux. L’âne de la famille aurait même eu la capacité de voler, mais plus personne aujourd’hui ne peut le confirmer. Le plus original de tous, c’est bien sûr le sweeper, ou sveeperrr comme dirait Tonia, personnage à part entière doté d’une capacité à penser et qui va créer le terreau de nombreux débats, même bien après sa disparition inexplicable.

Vérité, réalité, mensonge, déformation se mélangent en une joyeuse mêlée familiale avec laquelle l’auteur s’amuse et dans laquelle il tente de faire émerger malgré tout le Vrai, en prenant des pincettes. Avec tendresse, malice et facétie, il nous plonge dans un récit à la croisée du documentaire et de l’autobiographie pour nous faire découvrir la vie de l’un des premiers moshav de Palestine. Il dresse avec intelligence un portrait qui rend hommage à ces populations juives ayant quitté l’Europe de l’Est et qui en voulant mettre en place un idéal du travail agricole en communauté sur la Terre Promise ont développé une culture hybride assez souvent méconnue. Une saga familiale drôle avec une approche intéressante mêlant petite et grande histoire.

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