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« La vie est un caravansérail / Elle a deux portes / Par une je suis entrée / Par l’autre je suis sortie »

Ce proverbe soufi signe le premier roman d’Emine Sevgi Özdamar qui nous raconte sa vie en Turquie, depuis le ventre maternel jusqu’à ce train qu’elle prendra pour l’Allemagne, à 19 ans. Enfance, adolescence et jeunesse dans un pays où elle naît peu après la Seconde Guerre mondiale et qui berce entre Atatürk et l’Islam, qui porte la chaleur de l’Orient et est aux carrefours d’une riche histoire et d’une civilisation complexe…Son regard malicieux, parfois naïf, parfois grave évolue au gré des années, des déménagements et des événements qui bousculent la vie de famille.

D’Istanbul à Bursa, en passant par l’Anatolie, les steppes et Izmir, Emine nous emporte dans un récit troublant et touchant, où son regard retrouve sans peine le ressenti de l’enfance pour aborder les souvenirs familiaux comme sa perception de l’actualité qui a jalonné ses deux premières décennies de cette jeune Kurde en Turquie.

Emine Sevgi Özdamar crée une complicité avec le lecteur en nous faisant volontairement entrer dans le cheminement de son enfance, ses réflexions, sa vision du monde, de la religion, des adultes. Elle adopte un ton qui est celui de cet âge, fait de chagrins disparaissant soudainement pour un éclat de rire, suivi de secrets chuchotés la nuit ou au creux de son cœur. On se prend au jeu et on parcourt avec elle la vie de son pays, de son père endetté jusqu’au cou qui contraint sa famille à fuir régulièrement les créanciers. On se balade avec elle dans les jupons de sa grand-mère qui régit un peu la famille, qui lui apprend à prier pour les morts et à se méfier du monde. On suit son regard tantôt aimant tantôt jaloux ou méprisant envers sa mère. Elle grandit sans qu’on s’en aperçoive et d’un coup, on se rend compte que ce n’est plus une petite fille, entourée de femmes du bazar, des folles du quartier, mais une jeune femme que les hommes regardent différemment, une femme encore enfant dans l’âme et dont le cœur se teinte de nouvelles interrogations.Elle nous fait parfois rire dans sa découverte du monde, qui est à la croisée de l’Orient et de l’Occident, où les BD « pour les garçons » lui plaisent autant que les jolies robes et où ses parents parlent de « «Humprey Pokart».

En conservant un ton détaché et parfois crédule, l’auteure évoque des sujets graves comme les attouchements qu’elle a subis, le fait qu’à 13 ans une fille pouvait être mariée, sa tuberculose. Elle évoque les procès, les exécutions, les luttes entre les partis démocrates et républicains. Une trame historique file le récit et vient soutenir l’ensemble pour que le paysage de la Turquie ne soit pas que celui de sa vie personnelle. Un voyage soutenu par un mélange des langues où des expressions, des prières et des chants en turc viennent ajouter à l’immersion que l’on vit et rajoutent un supplément de tendresse dans ces expressions propres à l’enfance de l’auteure, qui semblent l’avoir marquée.

Ce récit autobiographique est plein de force, comme l’auteure, qui est remplie d’une énergie et d’une joie de vivre qui lui permettent d’avancer, de vaincre les contraintes, de triompher sans le dire d’un environnement difficile pour les femmes, de vivre ses rêves et de s’émanciper. C’est la belle leçon de ce livre vivifiant qui nous fait goûter avec générosité aux fragrances de la Turquie de son époque et à celle plus intemporelles de ses paysages et de sa culture millénaire.

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