magasingeneral

Dans le village de Notre-Dame-des-Lacs- situé au Québec- au milieu des années 20, la vie se déroule dans le calme et le conformisme : tout le monde a son rôle et doit s’y tenir et la morale chrétienne est là pour tenir d’une main de fer ses ouailles. Mais la mort de Félix, gérant du magasin général et mari de Marie, va bouleverser durablement la vie de la veuve et de tous les habitants…

Je lis rarement de la bande dessinée, même si je sais reconnaître que cet art réussit souvent à me couper le souffle et que le travail minutieux et patient des auteurs force le respect ! Qui plus est, mon amoureux est un grand fan. Autant dire que dans notre maison, où les livres sont presque dans chaque pièce et en nombre, la bd y a toute sa place. Il avait déjà pu lire la série des 9 tomes de Magasin général en France mais ne pouvait pas résister à l’envie de les relire maintenant que nous sommes en plein dans notre aventure québécoise et je dois dire que j’ai été emportée par la vague. Suite à ses recommandations, j’ai posé mes yeux sur le tome 1 et ai dévoré toute la série avec cet engouement littéraire qui fait vibrer les amoureux de la lecture !

Loisel et Tripp ont pensé le projet de Magasin général et l’ont réalisé ensemble en mixant leurs styles différents mais complémentaires (une planche au début de chaque tome permet de voir leur travail conjoint avant mise en couleur) et il en ressort une grande douceur et une expressivité frappante pour le regard du lecteur. Les traits sont réalistes, marqués et les émotions jaillissent fortement au travers de ces dessins qui captent notre attention et font réagir au plus profond de nous. Quant aux couleurs, elles viennent compléter la vivacité de cette entreprise narrative touchante et très inspirante pour qui veut comprendre la réalité de la vie dans les régions reculées des villes à cette époque où un magasin permet d’approvisionner le village, où il n’y a ni électricité ni commodité de transport si ce n’est la voiture de Marie pour se rendre à la ville la plus proche. Des illustrations qui ont donc su me séduire et m’interpeller pour mon plus grand plaisir.

Je reste malgré tout une amoureuse des mots et le scénario compte plus encore pour moi : ici, il a su conquérir mon cœur tant par la trame dense et évolutive du récit que par la diversité des personnages et la représentation globale de la communauté. En mettant en scène avec brio des rebondissements inattendus, pas moyen pour le lecteur de prendre du répit, chaque tome le laisse une fois fermé plein d’interrogation et de surprise quant à la conclusion de certains événements. On se prend au jeu de ce village où les figures traditionnelles fortes de l’époque (curé, maire, instituteur…) se voient souvent remises en arrière pour faire émerger des personnages lambdas ou habituellement dans l’ombre qui prennent une densité toujours plus forte au fil des tomes (je pense notamment à Gaëtan, adulte au développement retardé auquel on s’attache et qui va se révéler un fin cuisinier), cependant que la figure traditionnelle du curé prend un tournant pour le moins surprenant pour ne pas dire mécréant ! Pareillement, Serge, dont la moto tombe en panne en plein hiver et qui va être recueilli par Marie, est sûrement le personnage le plus important pour l’évolution du récit, lui qui vient de Montréal, a vécu en France et souhaite en faire découvrir la gastronomie et la culture à des habitants qui n’ont pour la plupart jamais quitté leur périmètre !

C’est cela qui au fond donne toute sa saveur à la série : en racontant la vie de tous les jours de personnes comme vous et moi, on rentre dans une intimité narrative puissante qui happe le lecteur et sait lui donner l’impression d’être membre de cette communauté aux liens très forts, que ce soit par la contrainte, l’habitude ou l’amour. Marie, au centre du récit est l’incarnation du changement, de la renaissance, de la prise en main de son destin et de la découverte de la liberté, au mépris de la morale culpabilisante qui retient tous ses habitants malheureux qui font constamment passer le devoir avant la joie de vivre. Ses péripéties constituent un message fort pour inviter tout un chacun à s’épanouir pour permettre à son entourage d’en faire autant

Enfin, sociologiquement, Magasin général donne beaucoup à penser pour comprendre la vie d’un village à cette époque où un magasin pourvoit au besoin et peut mettre à mal une communauté si les intempéries ou la maladie empêche l’approvisionnement. Mais il montre aussi l’évolution constante des mœurs, la contrainte et la puissance que le regard d’une communauté chaste peut poser sur une veuve qui entend continuer à vivre et qui n’hésite pas à partir quelques temps à Montréal pour y goûter à ses plaisirs et qui initient tout le monde au Charleston à son retour ! La petite histoire, comme on nous l’enseignait à la fac, dit beaucoup de celle de la grande et Magasin général réussit brillamment cet exercice. Et les nombreuses mais toutes compréhensibles expressions québécoises achèvent de vous faire entrer dans l’ambiance !

Je ne vais pas m’attarder à vous donner plus de détails : Magasin général m’a énormément plu tant pour son histoire que son graphisme que parce qu’il raconte beaucoup de cette époque et de ces lieux. On quitte cette série avec un peu de tristesse tant on s’est habitués aux personnages et parce qu’on aimerait voir l’aventure continuer.

Une belle découverte que je vous recommande chaudement !

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