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Fin 2012, la garde-robe d’une des plus grandes icônes du cinéma hollywoodien, Greta Garbo, a été exposée puis vendue aux enchères, la faisant en quelque sorte mourir une deuxième fois selon Nelly Kaprièlian, qui y a assisté et y a acquis un manteau rouge. Elle nous emmène à partir de cet événement dans un récit intriguant et dans une longue réflexion sur le rôle du vêtement, son rapport dans la (dé)construction, (dé)formation de l’identité. Ce qui au départ semblait être dédié à l’étude d’une des femmes les plus mystérieuses du XXè siècle se transforme au fil des pages dans un écrit singulier et déroutant…

Saviez-vous que Greta Garbo, qui s’affichait en public majoritairement dans des tenues masculines et des tons neutres, possédait en réalité une garde-robe éblouissante de couleurs, de robes et de tissus chatoyants ? De quoi intriguer plus d’une personne…Nelly Kaprièlian nous permet ici d’entamer une réflexion puissante dont Greta Garbo est le point de départ, le fil d’Ariane, mais pas la ligne unique et majeure. Certes, l’actrice et sa vie sont présentées, sa carrière et des pans du peu de l’intimité qu’elle a pu laisser entrevoir sont décrits mais ils sont distillés et harmonieusement parsemés dans la réflexion de l’auteur qui au final nous emmène dans le chemin de ses pensées et de ses questionnements sur le rôle du vêtement, costume social qui construit, modifie et joue avec les apparences, permet de créer identité et masque, fiction et contestation, rébellion et soumission aux normes. En appelant à la barre cinéastes, stylistes, écrivains, films, romans et interviews pour enrichir sa réflexion, Nelly Kaprièlian construit une série de questions, d’hypothèses et d’opinions percutantes et paradoxalement délicates, pertinentes et invitant le lecteur à se pencher à son tour sur la question du rôle du vêtement dans nos vies. S’habille-t-on pour séduire, scandaliser, plaire, se faire aimer ? S’opposer à la société ? Se cacher ? S’inventer une vie, une personnalité, démentir un rôle qu’on nous a assigné ? Se surprendre, se découvrir ? Quels sont les pulsions, les désirs, les blessures, les événements qui fondent notre élan vers certaines formes et couleurs, vers un style, une orientation vestimentaire ? De Dietrich à David Bowie devenu Ziggy Stardust et Dita Von Teese en passant par Alexander McQueen, Hitchcock et Truman Capote, ou encore Oscar Wilde et Bram Stoker, ces témoins et figures emblématiques déclenchent un tourbillon d’interrogations et nourrissent une méditation qui se poursuit bien au-delà de la lecture. J’ai particulièrement aimé l’analyse fouillée qui permet à l’auteur d’aborder la figure de Greta Garbo d’abord puis celle de figures du monde de la mode et du cinéma, armée d’une grande culture qui m’a fortement instruite. Greta Garbo qui avait su préserver une aura de mystère autour d’elle, qui refusait l’intrusion dans sa vie privée et dont elle nous dit ici beaucoup de son caractère par de nombreuses anecdotes.

Parfumé d’une fragrance élégante, ce récit sur la féminité, l’incarnation, les apparences et les métamorphoses, le corps, le costume est étonnant car il est au final aussi bien décousu dans son éclatement narratif que solidement relié par une densité narrative forte et qui permet de faire de cet entremêlement roman/essai/biographie thérapeutique un moment de lecture puissant où la précision de la plume s’associe à un rythme flou. Je comprends tout à fait qu’il puisse rebuter certaines personnes : l’écriture et la structure plus travaillée que spontanée et le chaos d’enchaînements rebondissant les uns contre les autres pourront en irriter plus d’un. Pour ma part, j’ai dévoré ce livre petits bouts par petits bouts, laissant reposer les pages avant de le reprendre, et j’ai apprécié le fait d’être surprise de me retrouver à passer de Garbo à des extraits de Huysmans ou de Bram Stoker, à des passages d’interviews de David Bowie et de réflexions de Nelly Kaprièlian sur sa vie privée, son enfance, la douleur vécue par sa famille du génocide arménien. Comment tout cela pourrait-il tenir la route et se retrouver dans la même ? C’est difficilement explicable mais c’est le cas, car c’est l’habit qui les unit, lui qui plus que tout autre exerce sa fascination sur les êtres, que ce soit dans sa poursuite ou son refus. C’est peut-être, au-delà du thème, l’intérêt majeur de ce livre qui en mélangeant les genres narratifs, en passant sans transition d’un angle à un autre, réussit subtilement à renforcer le propos de l’auteur. On s’arrête entre deux enchaînements de réflexions et on réfléchit aux destins et aux modes évoquées, Greta Garbo, le mouvement punk ou encore Azzedine Alaïa et on est bluffé de voir que tout s’enchaîne sans brutalité. Mais surtout, se dessine au fur et à mesure l’élan primaire ayant conduit à l’écriture de ce texte : Nelly Kaprièlian, en s’hybridant dans son propre récit dresse les contours d’une vie où elle change et évolue et son personnage se mêle dès lors à son chemin, faisant un peu plus perdre au lecteur la vision des frontières entre fiction et réalité. Mais ce trouble est semble-t-il volontaire. L’auteur montre par-là même que nous passons notre temps à réaliser des fictions de nous, bien souvent involontairement et avec le vêtement comme allié majeur. On pénètre alors dans une sphère beaucoup plus intime et sombre, sensuelle et sensible où l’auteur se dévoile graduellement, sans tout montrer bien sûr, le jeu du tissu opèrera jusqu’au bout.

Il y a en effet dans ce livre une approche thérapeutique un peu grave et même parfois douloureuse : l’auteur intègre son expérience pour appuyer sa réflexion et mettre en scène grâce à la littérature ce qui la trouble et l’obsède, avec authenticité, et semble tenter ainsi d’apprivoiser ses angoisses et ses hantises. Cela est perturbant par moments, on se demande où elle veut en venir. Mais il s’opère malgré tout une alchimie étrange où l’on n’a jamais l’impression de passer du coq à l’âne dans l’essence du cheminement. On se surprend à arrêter sa lecture en se demandant comment elle a pu nous emmener jusque-là et c’est une sensation aussi déroutante qu’agréable.
Seul point un peu négatif : l’épilogue m’a laissée un peu de marbre. Peut-être les pages de trop qui ne disent rien de plus que la démonstration déjà suffisante de son récit.

Le Manteau de Greta Garbo est une lecture singulière et déroutante, dont j’ai beaucoup apprécié les réflexions et les thèmes abordés. On continue d’y penser et d’y réfléchir bien après l’avoir refermé et on en ressort avec l’envie de découvrir plus en détails les destins des personnages évoqués, celui de Greta Garbo en tête évidemment, tout comme les œuvres mentionnées. Une belle découverte !

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