Biographie-de-la-faim-Albin-Michel-Labiblidemomiji

La faim est la constante de l’enfance et de l’adolescence d’Amélie Nothomb : faim de découvertes, de vie, de connaissances, d’ivresse, de nourriture divine et spirituelle, refus de la faim, douleur de la faim, souvenirs de l’appétit parfois salvateur, parfois destructeur…La faim, c’est ce sentiment universel qui nous relie tous.

Biographie de la faim est probablement un de mes livres préférés d’Amélie Nothomb. Un régal à lire, une écriture délicate, vive et posée en même temps, qui dégage une grande puissance poétique. Comme toujours, Amélie Nothomb me surprend. On commence ses ouvrages comme on engage spontanément une conversation chaleureuse à un moment inattendu avec un inconnu : une digression, ici sur le Vanuatu, pays qui n’a jamais connu la faim. On ne sait pas vers quoi ça va nous mener, mais on sait dès les premiers mots qu’on va savourer l’instant. Souvent évoquée dans ses livres, la nourriture est un sujet fort de l’auteur, qui entretient une relation sensuelle et parfois ambiguë avec elle. Dans cette œuvre, l’auteur relate son appétit gargantuesque pour toutes les choses de la vie, une faim féroce et inextinguible pour le monde et la volonté de le comprendre. La faim, qui alimente nos rêves et nos existences, qui est pour l’auteur un moteur de l’être et des sociétés : «toute nation est une équation qui s’articule autour de la faim».

Cet ouvrage est un voyage : au sens propre, bien sûr, car Amélie, nous conduit dans ses souvenirs qui se sont construits beaucoup en Asie (Japon, Chine, Bangladesh), mais aussi aux États-Unis, notamment dans la grande pomme. Mais c’est davantage encore un voyage intérieur où l’auteur ravive la flamme de ses émotions passées, de son vécu, de ses questionnements, mariant le recul des années et le prisme du regard de l’adulte à une innocence toute enfantine par moments. Avec authenticité, parfois légèreté elle se livre et évoque cette partie de sa vie. Enfant surdouée, sa vie prend un tournant au moment de l’adolescence et elle évoque les passages douloureux de cette époque : un viol non prononcé directement mais décrit par métaphore (un des passages qui m’a serré la gorge), l’anorexie, le combat contre ce corps qu’elle n’aime pas voir grandir.
Mais beaucoup de joie aussi : celle de ses années à New York (« la liesse ! » en dit-elle, je comprends son exaltation !), des moments passés avec sa sœur adorée et leurs festins de lectures partagés ensemble, sa gourmandise, surtout de sucre (source il est vrai parfois aussi de frustration face aux interdits), une pulsion de vie qui se transmet dans son récit d’un bout à l’autre.
Et en fil conducteur, des réflexions sur la nostalgie du Japon, sur la Chine maoïste et les horreurs qui s’y perpétraient, qu’elle ne comprenait pas toujours au vu de son jeune âge mais un climat pesant qu’elle pouvait ressentir, tout comme l’horreur de la misère au Bangladesh soulevait son cœur. Car le père d’Amélie était diplomate et son métier a beaucoup fait voyager l’auteur qui a conscience qu’au milieu de tant de misère, c’était une personne privilégiée, qui a notamment de par sa curiosité, son entourage et son contexte de vie, pu développer des connaissances et un regard aiguisé sur le monde. Autobiographie donc, mais aussi ouvrage de réflexion sur notre rapport à la faim, question de survie, d’existence, de désir.

Amélie Nothomb signe ici un roman captivant, où on ne sait pas toujours où l’on va atterrir au fil des pages mais qui se révèle être une promenade fort agréable, où elle dévoile de nombreux aspects de sa personnalité dans une prose tour à tour passionnée,caustique, légère, grave et douce. On croit s’entretenir avec elle tout au long de cette lecture et on se peut s’empêcher de se sentir nous aussi envahi par cette faim qui la talonne et la rend si vivante.

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