22749994

1964, Blackpool, Angleterre. Barbara Parker, à peine couronnée reine de beauté, renonce à sa tiare et vole, court vivre à Londres. Car ce qu’elle veut vraiment, c’est être actrice et faire rire en jouant dans un des programmes comiques de la BBC et ressembler à son idole, Lucille Ball. D’abord vendeuse de cosmétiques, sa bonne étoile va lui faire rencontrer les bonnes personnes et Barbara, qui prend le nom de Sophie Straw, entame dès lors une ascension de star du petit écran…

Prenez Nick Hornby, son amour des Swinging Sixties, son imagination débordante, sa plume aussi fine que généreuse et vous obtenez une œuvre d’art littéraire : c’est ainsi que l’on pourrait résumer Funny Girl, qui se place sur mon podium des livres de Nick Hornby. Le fort intérêt que je porte aux années 60 et à l’Angleterre n’y est pas pour rien, il est vrai. Mais c’est surtout ce récit entraînant, fouillé, mariant le réel à la fiction qui a su me conquérir.
L’auteur a toujours su écrire avec talent sur des thématiques qui lui sont chères, dont la culture populaire, qui est une composante majeure de ses récits.

Dans Funny Girl, Nick Hornby nous fait plonger dans l’âge d’or des feuilletons télévisés comiques de la BBC, dans les années 60 : époque qui voit un tournant majeur s’opérer dans société, prise d’une effervescence et d’une folle envie de briser les tabous, de s’exprimer et dépoussiérer une société et des médias par trop lisses. Sophie Straw sert de point de départ et de filigrane à l’hommage qui est fait à cette époque, à cette culture et permet en même temps de subtilement interroger sur les ressorts de l’efficacité et de la pérennité d’une série, d’une comédie, ce qui la fait marcher, s’essouffler, non pas tant du point de vue du spectateur mais de l’intérieur, avec ses acteurs et producteurs.

Découpée en saisons pour nous mettre encore plus dans le bain, le récit de Funny Girl met en scène l’histoire de la naissance, de l’évolution, de la fin et même de la renaissance d’une série télévisée fictive, produite par la BBC : Barbara (et Jim). Et ce qui rend la chronique de cette comédie si captivante, c’est qu’elle est relatée depuis les regards de ceux qui la font vivre. Les acteurs d’abord : Sophie, qui joue Barbara, et Clive, son partenaire jouant Jim, acteur au joli minois mais insipide, qui rêve d’être aimé de tout le monde et essaie pour cela de toujours dire et faire ce qui peut lui donner le beau rôle auprès du public, et de son père, qu’il veut impressionner. Mais aussi les scénaristes, Bill et Tony, tous deux homosexuels devenus amis après une arrestation dans une pissotière, aux vies troublées, l’un étant rentré dans le rang plus ou moins par sécurité, l’autre cherchant l’art pour l’art et méprisant le succès de la série qu’il considère comme une preuve de médiocrité intellectuelle. Même dilemme pour Dennis, le producteur et réalisateur, qui bien que ravi des millions de spectateurs, doute de son intégrité et de son honnêteté quand il essaie de vendre Barbara (et Jim) comme digne d’intérêt public. Figure paternelle qui rassemble et protège, il évoque à lui seul le paradoxe d’une tentative nouvelle qui veut briser les carcans mais qui doit en même temps obéir à des contraintes serrées pour retenir son auditorat. Ces personnages hauts en couleurs offrent des perspectives différentes sur la série et permettent de nuancer l’auréole glamour dont le succès les pare tous. Star ou pas, ils sont avant tout des êtres à la recherche de ce que tout être humain veut : l’amour, la reconnaissance, la sécurité et la joie de vivre. Comme toujours, l’auteur installe et développe histoires d’amitié et d’amour compliquées et mêlent leurs interrogations professionnelles à leurs questionnements et parcours personnels. Ainsi, Nick Hornby réussit à nous faire nous attacher à eux et les rend authentiques, car leurs vies ressemblent aux nôtres.

On ne peut manquer d’évoquer la recherche documentaire fouillée de l’auteur, qui permet à son histoire de tenir debout et de faire émerger une atmosphère vibrante, faisant tant appel à notre imaginaire, nos représentations que nos connaissances sur l’époque : parsemant ça et là des images d’archives de personnes célèbres, de lieux connus, d’émissions réelles, il rend l’ensemble encore plus crédible et vivant.

Au sortir de ce roman, une fois refermé et le tourbillon apaisé, j’ai aimé me rendre encore plus compte qu’au final, Sophie, la Funny Girl, n’est pas le thème majeur. Certes, elle est sur le devant de la scène la majeure partie du temps, on suit toutes les dimensions de sa vie mais en même temps, elle est avant tout au service d’une comédie, un rôle, à plusieurs entrées, autour duquel s’articulent les joies, inquiétudes et angoisses de son équipe et même d’un milieu professionnel. Elle est l’épicentre qui permet de mesurer les ondes influentes et persistantes d’une époque. Profondément drôle, avec un caractère spontané, naïve et ravissante, Nick Hornby fait un portrait d’elle qui m’a plu car plutôt équilibré : si Sophie n’a pas sa langue dans sa poche et n’est pas du genre à baisser les yeux devant l’autorité du père ou du compagnon, s’amuse et n’a rien d’une fille chaste attendant le mariage comme la porte d’entrée dans la considération aux yeux de la société, elle n’est pas non plus une pionnière du féminisme, sachant se conformer à l’image qu’on veut qu’elle donne par moments. Sa métamorphose fait qu’elle devient néanmoins au fur et à mesure une London girl, loin de son Blackpool natal.

Enfin, si j’ai trouvé que le dénouement, par ailleurs brillant, traînait un peu en longueur, je me suis retrouvée comme face au générique de fin du dernier épisode d’une série particulièrement aimée, dont on sait qu’elle doit finir mais qu’on quitte à regret, avec mélancolie, heureuse du parcours des personnages et en même temps nostalgique au moment où tombe le clap de fin. Signe d’une réussite littéraire jusqu’à la dernière ligne.

Funny Girl ne peut que vous séduire et vous faire passer un roman de lecture divertissant, drôle et émouvant. L’art et le talent de Nick Hornby nous permettent une incursion vibrante dans le Londres des années 60 et son élan créatif, ses médias, sa soif de vivre et la force de sa culture populaire. Avec ses personnages attachants, drôles et touchants, l’auteur nous plonge dans un récit au rythme enlevé qui donne durablement le sourire et est source de sages réflexions. 

Note au lecteur :
J’ai eu l’opportunité de lire Funny Girl en anglais.
Il a été traduit en français et publié aux éditions Stock :

9782234079229-X

Publicités