L_ours_histoire_d_un_roi_dechu_labiblidemomiji

Confident sur nos oreillers enfantins, figure favorite de nombreux ouvrages jeunesse, protégé aujourd’hui mais aussi parfois craint, voire décrié, et massacré à une époque, l’ours a de tout temps occupé une place privilégié dans l’imaginaire collectif. Des cavernes préhistoriques au Teddy Bear actuel, Michel Pastoureau entreprend de nous raconter son histoire…

Ours, nounours. L’ours brun incarne pour moi une figure câline, celle qui accompagnait mon sommeil, une figure drôle et attachante dans les livres de mon enfance (Petit ours brun faisait partie du peloton de tête et Paddington m’attendrit aussi encore). Bien sûr, j’ai toujours été sensible à sa sauvegarde et enfant déjà, j’étais triste d’entendre qu’il était en danger. Mes études d’histoire m’ont à peine permis d’effleurer le sujet de l’ours, au sein du bestiaire et de sa symbolique au Moyen-Âge, et je comprenais que cet animal au demeurant impressionnant était craint. Mais j’étais loin de me douter qu’il avait à ce point été perçu comme un rival à nul autre pareil par l’Église. Cultes, mythologies anciennes (grecques, celtes, païennes) ont en effet réservé une place de choix, bien enracinée, à cet animal et l’entreprise de détrônement de ce roi des animaux fut harassante et prit des siècles.

C’est cette épopée que nous relate Michel Pastoureau, avec comme toujours un grand art de la narration, qui marie délicieusement le fait à l’anecdote pour conter nos sociétés. On plonge loin dans les temps anciens, ceux des cavernes, on le suit dans les hypothèses émises, débattues et controversées sur le rôle que nos lointains ancêtres ont pu lui conférer : ancêtre, dieu, parent ? Toujours est-il que les présences d’ossements prouve que déjà, nous ne lui étions pas indifférents. Depuis cette lointaine période, l’ours a gardé une emprise certaine dans l’imaginaire, la littérature, les légendes et les cultes. Animal fascinant les rois, les chasseurs et le peuple, l’Église eut tôt fait de le déclarer diabolique, lui qui était vénéré et admiré par le commun des mortels. On lui prêtait même la capacité à se reproduire avec des jeunes femmes, qui l’attirent tout particulièrement, et faire naître des êtres mi-hommes mi- ours, guerriers féroces et fondateurs de dynasties. En effet, certains feront remonter leur lignée jusqu’à lui. D’ailleurs, le roi Arthur tire l’origine de son nom de l’ours : Ar-. Et de nombreux noms et prénoms en ont été inspirés ! Brutal, goinfre, lubrique, voleur et violeur, l’ours est paré par l’Église de tous les défauts. Cela ne suffit pas ? Elle va, pour rester dans sa ligne de conduite et de conquête, s’accaparer les fêtes païennes qui lui sont dédiées et les faire désormais siennes, en y ancrant récits, saints et tout le tralala habituel pour convertir les ouailles. Une lutte de longue haleine (presque un millénaire !) car les habitudes ont la vie dure, dans toute l’Europe. Il faudra aussi pour obtenir gain de cause le soutien des autorités séculaires : Charlemagne fut par exemple un ardent défenseur de l’Église et n’hésita pas à mener des battues contre l’ours.

Tout en expliquant les origines de fêtes, expressions et croyances autour de l’ours, l’auteur nous fait traverser les époques avec fluidité, sans effort ni transition hasardeuse. Passé progressivement au Moyen-Âge d’animal féroce à une bête de crique ridiculisée jusque dans la littérature (le fameux roman de Renart !), l’ours remet sa couronne au lion, qui un temps diabolique est érigé en roi des animaux : loin de l’Europe, il ne risque pas de concurrencer l’Église… Mais même détrôné, il n’en reste pas moins intriguant dans les sociétés et Michel Pastoureau continue de nous faire voyager dans son histoire culturelle au fil des siècles jusqu’à nos jours pour tenter de cerner ce qu’il reste de son ancienne royauté, sa constance dans l’imagination qu’il suscite. Aujourd’hui fragilisé dans son environnement naturel, il est devenu sous la forme d’une peluche un compagnon tendre et rassurant pour les plus petits. Un écho intéressant à nos rapports venus du fond des âges et des cavernes avec lui.

J’ai adoré cette lecture : Michel Pastoureau est un auteur passionnant, qui fait preuve d’une érudition stupéfiante, qu’il partage avec générosité, dans une langue accessible et captivante. Chaque page sait raviver notre curiosité et notre envie d’en savoir plus. On en ressort enrichi de nouvelles connaissances et avec une envie encore plus forte de voir l’avenir de cet animal protégé. Une lecture aussi divertissante qu’instructive donc, et un bel hommage rendu à l’ours brun !

Et pour prolonger l’aventure, je vous recommande chaudement d’écouter le podcast consacré à l’ours brun, dont Michel Pastoureau a parlé dans la formidable émission qu’il a animé cet été sur France Culture , Les Animaux ont aussi leur histoire  !

Publicités