Mémoires d'une jeune fille rangée - Labiblidemomiji

Dans cette autobiographie portant sur les si longues et si courtes années qui la font passer de l’enfance à l’âge adulte, Simone de Beauvoir retrace son parcours, ses rencontres,  l’évolution de sa vision sur le monde et analyse a posteriori les cheminements qui l’ont amenée à définir son projet de vie.

Simone de Beauvoir est une femme et une auteure que j’admire profondément. Les idéaux qu’elles a portés, ses combats, ses réflexions sont une source d’inspiration. Et à date, je n’avais pourtant jamais lu l’autobiographie de ses jeunes années. Il n’est jamais trop tard pour bien faire. Et comme je m’y attendais, j’ai été conquise.

L’écriture de Simone de Beauvoir recèle une puissance magistrale. Les mots sont maniés avec virtuosité, élégance, raffinement et précision. Sa partition ne connaît aucun impair et la musicalité de ses phrases nous emporte instantanément dans ses lointains souvenirs et leur renaissance à son esprit. On plonge avec elle dans ce tissu d’années passées et on sent une complicité se mettre en place entre elle et nous. Nous ne sommes pas que lecteurs, spectateurs passifs de son récit : nous devenons l’oreille privilégiée de son histoire, confident interpellé par la mise en scène de sa vie à la lumière d’une pensée existentialiste, nous vibrons avec elle de l’émancipation des chaînes d’une éducation bourgeoise et catholique. Avec une plume aussi riche et dense que fluide et aérienne, elle revit et rassemble les pièces du puzzle de sa révolte contre cet ordre établi, évoque sa famille, sans cruauté mais sans complaisance, l’attachement et même l’amour porté à son cousin Jacques, ses amitiés dont la plus marquante est celle de Zaza, qui l’accompagnera tout au long de ses années aussi lumineuses que douloureuses. Révolte car on sent ce sentiment derrière les lettres, on voir grandir l’envie de comprendre, d’aller au-delà des formes figées que sa condition lui impose, les questionnements se multiplier, puis les idées et les mots se mettre en place, avec douleur parfois, prise de conscience brusque et violente souvent. La tempête intellectuelle, morale et spirituelle revécue et rejouée a posteriori par l’auteure est maîtrisée avec majesté. Mais ces années parfois orageuses, ce sont aussi les années où le Castor va rencontrer Sartre et ne plus jamais s’en départir.

Je ne suis d’ordinaire pas très portée sur le genre autobiographique mais celle-ci m’a émue, m’a touchée, je l’ai trouvée aussi belle qu’utile : belle car bien écrite, sublime dans la sincérité et la vivacité que déploie l’auteur et utile car au-delà de la dimension narcissique que comporte tout récit de soi, l’auteur veut inviter chacun à s’élever, à aller au-delà des conventions, de ce que famille et société attendent de nous. Simone de Beauvoir n’a jamais renoncé à ses convictions pour plaire, n’a pas hésité à affronter l’adversité ni à rompre avec les valeurs de sa famille pour marcher sur son propre chemin. C’était à mon sens encore moins facile à son époque qu’aujourd’hui.

Le récit de sa vie m’a fait un effet incroyable : je me suis sentie animée d’une force intérieure qui ne demandait qu’à s’exprimer. Ses mots m’ont touchée en plein cœur et je me suis sentie vivre ses doutes, ses peurs, son sentiment d’oppression, ses joies, son élan, mais plus que tout, son besoin de Vivre, de laisser la vie couler en elle. Entreprise d’analyse et de décorticage de ses propres rouages, Simone de Beauvoir livre un message fort qui invite tout un chacun à aller au plus profond de ses ressentis, de son intuition pour pouvoir être présent au monde et s’accomplir.

Il me tarde d’aller découvrir les deux autres tomes de ses mémoires…

Et si je le fais rarement, voici un extrait qui résume l’essence de son propos et la beauté de sa prose :

«Je rêvais d’être ma propre cause et ma propre fin ; je pensais à présent que la littérature me permettrait de réaliser ce vœu. Elle m’assurerait une immortalité qui compenserait l’éternité perdue ; il n’y avait plus de Dieu pour m’aimer, mais je brûlerais dans des millions de cœurs. En écrivant une œuvre nourrie de mon histoire, je me créerais moi-même à neuf et je justifierais mon existence. En même temps, je servirais l’humanité : quel plus beau cadeau lui faire que des livres? Je m’intéressais à la fois à moi et aux autres ; j’acceptais mon « incarnation » mais je ne voulais pas renoncer à l’universel : ce projet conciliait tout ; il flattait toutes les aspirations qui s’étaient développées en moi au cours de ces quinze années.»

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