pouvoirs magiques-labiblidemomiji

Jusqu’à quel point la vie de famille nous façonne t-elle et nous fait arriver à ce que l’on est ?  Cécile analyse et décortique cette influence, ce paysage avec lequel elle compose et au sein duquel au fil des ans, elle trie, évolue, se rapproche, se détache, pour mieux se trouver soi-même, parfois dans la douleur, face à cette différence qui se crée avec les autres membres de la famille. Une faille, une griffure qui ne se voit pas toujours et qui étrangement lui fait découvrir une passion et un talent : celui de l’écriture.

Il y a des livres qui recèlent une puissance dépassant celle de la beauté d’une plume ou d’une intrigue bien ficelée. Parce que l’histoire vient résonner avec la nôtre, qu’elle est quelque part celle de chacun et nous permet d’y repérer un lien fort, invisible et qui nous laisse ébouriffé, un peu secoué même.  L’histoire de Cécile, autobiographie contée sous une voix mais différents angles, à ce pouvoir de réveiller des souvenirs en nous, des ressentis profonds, des situations vécues par tous. Son récit à une portée universelle, et interroge sur la réalisation de soi mais aussi et surtout sur la filiation, sur les joies et les chagrins qu’elle peut créer. Car le lien familial est complexe, ancre un contrat indélébile ou presque, est imposé en soi et le destin vous met pour certains dans de très bonnes mains et pour d’autres un peu moins, rendant la charge plus ou moins légère. C’est l’exploitation de ce sujet qui fait battre le cœur de ce roman touchant et drôle à la fois, empreint d’une belle sincérité et d’une bonne dose d’autodérision qui rendent Cécile et son parcours attachants.

Ce qui rend son récit si vivant et magique (elle les a bien ces pouvoirs), c’est l’alliance de la petite et plus grande histoire : celle de sa personne, mais aussi celle de sa famille, depuis l’entre-deux-guerres jusqu’à nos jours, ancêtres et contemporains mêlés et puis celle, plus large, de la société française, du moins celle qu’elle connaît. D’une part, une mère issue d’une famille pauvre et qui a évolué vers la classe moyenne notamment en se mariant avec un futur médecin, formant à eux deux cette classe moyenne des 30 glorieuses illusionnée par la consommation à outrance et le besoin d’afficher le succès. D’autre part, cette France qui évolue et change en même temps que Cécile grandit, se teintant de différentes tendances et ambiances. Monde ouvrier et classe moyenne se croisant, divertissement et intellect, au club de plongée, au lycée, à la fac et dans le monde professionnel.

Mais ce qui constitue la brèche qui va forger Cécile, c’est la relation qu’elle a avec sa sœur aînée. Une relation tumultueuse dans les bas-fonds mais sans vagues : une sœur aînée qui ne pardonne pas à sa cadette d’agir et de penser différemment, de vivre autrement, d’être sans doute plus audacieuse, plus vivante, qui n’a pas supporté l’arrivée d’une rivale. Une sœur qui griffe par son silence et qui surtout refuse la confrontation, préférant se cacher dans un regard lointain qui exaspère tant Cécile ou derrière son mari, prenant les enfants comme pare-feu, plutôt que de crever l’abcès. Un refus de se parler en tête à tête  dès que Cécile lui tend la perche qui au final la fera souffrir davantage et quand elle tentera d’amorcer à l’âge mûr un rapprochement. Une relation fraternelle compliquée donc et dont Cécile partage la souffrance et l’incompréhension.

On développe au fil des pages une grande empathie pour elle, d’autant plus forte qu’elle est honnête sur ses propres travers et les assume sans chercher à redorer son blason. Malicieuse, elle teint le récit d’une espièglerie et d’une vivacité qui nous prennent parfois au dépourvu, mais toujours agréablement. Avec singularité, elle fait avancer le récit au détour d’une anecdote, d’une digression ou d’un dialogue, nous emmenant sans brusquerie dans son cheminement pour se trouver et trouver en elle la passion pour l’écriture, ce feu qui la fait se sentir à la bonne place et qu’elle raconte avec finesse et émotion. Comme une chasse au trésor, les déambulations de sa vie la menant à prendre la plume et à laisser la valse des mots faire danser tout son être nous sont livrées avec un regard pointilleux et précis. Et on danse avec elle. Et on en redemande !

Un roman très personnel et qui trouve en même temps un écho potentiel en chacun de nous. Drôle, touchant, plein de vivacité, Cécile Reyboz signe un livre captivant qui donne envie de parcourir davantage ses autres livres.

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