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Il faut reconnaître que quand on commence sa vie dans le plus grand ghetto d’Afrique du Sud en plein apartheid et qu’on doit laver des latrines dès le plus tendre âge pour survivre, on n’est pas né sous la meilleure des étoiles. Mais le destin réserve bien des surprises à Nombeko Mayeki, qui si elle est analphabète, est surtout très douée pour les chiffres. Tellement qu’elle va se retrouver à être poursuivie par le Mossad, à posséder une arme nucléaire et dîner avec le roi de Suède chez une vieille dame persuadée d’être aristocrate. Oh, et elle doit servir d’interprète à un guide chinois…

 J’avais pleuré de rire pendant ma lecture du désormais best-seller Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire. J’avais adoré l’humour déjanté, l’absurde, le côté vaudeville et l’art de la narration de Jonas Jonasson, qui en profitait pour démolir bien des préjugés et dépeindre le portrait de nos sociétés avec autant de clarté que d’ironie. Je ne doutais donc pas retrouver ces ingrédients dans cette nouvelle création de sa part. Néanmoins, si j’ai globalement passé un moment de lecture plutôt léger et assez agréable, je dois dire que j’ai été déçue, ou du moins pas aussi enthousiaste cette fois.

L’effet de surprise n’y est plus de base : en effet, on retrouve beaucoup des procédés employés dans son succès précédent, notamment le grotesque plausible bien que tiré par les cheveux, ce qui sans être dramatique concourt à rapidement créer un sentiment de répétition voire de lassitude. Je pense que pour un lecteur qui découvrirait Jonas Jonasson, la magie opèrerait : pour ma part, j’attendais autre chose que la réutilisation des mêmes recettes.

Ceci étant dit, l’histoire est drôle et les messages de l’auteur sont forts : critique de l’apartheid, du racisme entre autres. Portrait peu élogieux d’une Afrique du Sud qui avant la fin de l’apartheid faisait vivre les Noirs dans des conditions odieuses. Critique de la corruption, de l’aristocratie, du communisme, de la monarchie et même dans une certaine mesure du nucléaire et des guerres de pouvoir qu’il engendre : tout le monde en prend pour son grade, dans une prose au ton détaché qui met en même temps en place un lien complice avec le lecteur. Le style de l’auteur tout comme la construction du récit savent retenir de bout en bout notre envie d’aller plus loin pour savoir ce qui va bien pouvoir encore se passer pendant une partie du livre, mais passé la première moitié, on devine beaucoup des micro dénouements menant au grand, on les anticipe, ce qui pour moi est signe d’un essoufflement que l’arrivée du roi de Suède n’arrive pas à combler malgré le punch de son caractère.

Ce que j’ai préféré dans ce récit reste les personnages hauts en couleurs, aux caractères bien développés et qui associés dans l’intrigue forment une troupe mémorable voire explosive. J’ai trouvé l’histoire de chacun des principaux protagonistes très bien pensée et travaillée, riche, dans laquelle on plonge facilement car Jonas Jonasson nous fait pénétrer dans leurs cheminements personnels avec une fluidité extraordinaire. Nombeko, notamment, avec sa rationalité toute mathématique, sa capacité à la résilience et son intuition, tout comme les jumeaux Holger et Holger, frère de sang mais diamétralement opposés dans leur conception du monde et leur niveau intellectuel, donnent à l’intrigue toute sa densité. Bien plus que l’histoire donc, c’est son casting pourrait-on dire qui a su retenir mon attention.

Pas de gros coup de  cœur donc, mais une lecture divertissante, qui a quand même en elle un bon potentiel humoristique et des personnages qui donnent toute sa saveur au récit. Si j’ai retrouvé avec plaisir l’humour et la plume acérée de Jonas Jonasson, j’ai regretté l’impression d’avoir parcouru une histoire reprenant trop d’ingrédients de son succès précédent.

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