Vingt-quatre heures de la vie d'une femme-Labiblidemomiji

Scandale dans une pension de famille de la Côte d’azur au début du XXe siècle : Madame Henriette, la femme d’un client, s’est enfuie avec un jeune homme qui n’était pourtant venu y passer qu’une journée. Alors que toute la bonne société condamne cet acte jugé immoral, le narrateur tente de comprendre les motivations qui l’ont poussée à agir, suscitant l’opprobre de tous ses interlocuteurs, à l’exception de Mrs C., vieille aristocrate écossaise qui, intriguée par l’opinion peu commune du narrateur, va en faire le confident d’un épisode aussi bref que durablement troublant de sa propre vie.

Lu dans le cadre de mon club de lecture, qui avait pour thème Stefan Zweig, Vingt-quatre heures de la vie d’une femme m’a offert l’opportunité de belles retrouvailles avec l’auteur. De lui, nombre d’entre nous cite spontanément Le Joueur d’échecs, mais son oeuvre est dense et comprend entre autres des biographies, des nouvelles, du théâtre, des romans et des essais. Cette session du club a été l’occasion de mieux cerner et comprendre la vie tourmenté de cet homme appartenant davantage au XIXe qu’au XXe siècle à bien des égards, mais faisant preuve d’une modernité stupéfiante dans son approche de l’humain, bien qu’il ne sente pas appartenir à son époque, sentiment irrémédiablement renforcé après l’arrivée d’Hitler au pouvoir.

Vingt-quatre heures de la vie d’une femme met en effet en scène un narrateur qui n’a pas peur de penser autrement et de le dire en public : à une femme hâtivement estampée d’un indélébile tampon d’immoralité, il oppose une neutralité choquante pour ses pairs, allant même jusqu’à défendre Madame Henriette qui a suivi son cœur, son instinct et qui si elle le regrettera peut-être à un moment, n’est pas plus blâmable que tous ceux qui jouent la grande comédie et se mentent, se parent d’un masque et s’évertuent à se donner une image propre en public cependant que leurs esprits sont bien plus noirs que cette femme qui a laissé un élan l’emporter. Autant vous dire qu’il dresse contre lui une levée de boucliers (dont il n’a que faire) à l’exception de Mrs C., qui va à partir de ce moment-là chercher à s’entretenir avec lui et apprenant son départ, ressentir l’urgence de lui raconter un événement qui la perturbe depuis des années. Devenue veuve assez jeune et traînant sa peine (on ne se remarie pas forcément à cette époque dans ce milieu et il est de bon ton de porter le deuil) d’une femme qui n’est plus et d’une mère dont les enfants n’ont plus besoin, elle décide d’aller au casino de Monte Carlo pour y observer les mains des joueurs, puissants révélateurs de leur personnalité. Une paire va en particulier susciter son attention et le désespoir qui les étreigne va la pousser à suivre le jeune homme auquel elles appartiennent car elle comprend qu’il a tout perdu et va se suicider. S’en suivent 24h hors de son temps et espace habituels où elle sauve et apprend à connaître ce Polonais rejeté par sa famille car ayant sombré dans le vice du jeu. 24h bouleversantes de pertes de repères, de sursaut émotionnel dont l’issue ancre en elle une trace douloureuse dont elle n’a jamais réussi à se libérer et qu’elle tente d’expier dans cette confession.

Car de confession, le récit prend toutes les formes et s’il y a bien un aspect à retenir de cet ouvrage, c’est toute l’influence que Freud a su exercer sur Stefan Zweig (avec qui il a par ailleurs entretenu une correspondance) : pulsions, névrose, inconscient, subconscient, confidence s’apparentant à une séance avec un psy… L’écriture et la construction du récit sont imprégnées page après page de ces thématiques, ce qui pour le lecteur contemporain n’est plus surprenant mais qui à l’époque où ces théories étaient nouvelles ont dû créer un certain séisme littéraire. D’ailleurs, lors de nos échanges, l’un des membres du club a mentionné qu’après la parution de cet ouvrage, Stefan Zweig avait reçu beaucoup de lettres de femmes et s’était attiré la sympathie de beaucoup d’entre elles. Car ici, il n’y a aucun de jugement de valeur, le narrateur ne cherche pas à déterminer ce qui est bien ou mal mais bien à explorer la psyché humaine, ses mécanismes et ses fascinants bien que parfois imprévisibles rouages. Fortement intéressée par tout ce qui à trait à la psychologie, c’est donc un aspect du livre que j’ai beaucoup aimé.

Le second et non des moindres, c’est la finesse, la sensibilité et l’art de la description de l’auteur. Je trouve qu’on reconnaît chez Stefan Zweig l’esprit littéraire du XIXe siècle et sans vouloir dresser de comparaisons hâtives, son appartenance à un milieu très aisé se ressent et on retrouve dans certains passages une ressemblance avec celle que l’on peut savourer chez les auteurs russes de ce siècle (je pense notamment à Dostoïevski avec Le Joueur, que j’avais adoré). Stefan Zweig devait en effet bien connaître ce monde partant au casino, aux thermes, jouissant dans son cercle fermé de nombreux privilèges et de préoccupations bien loin du commun des mortels. Le casino et le jeu sont ici une clé de voûte pour analyser l’humain et ses rapports aux autres. La plus belle scène reste pour moi celle où Mrs C. relate son observation attentive des mains des joueurs, qui deviennent sous ses mots des entités ayant leur propre vie. Stefan Zweig déploie dans cette nouvelles les affres de la passion avec un talent exceptionnel, faisant de la contrainte d’un court récit l’opportunité de condenser et faire ainsi ressortir davantage la force que ce sentiment peut générer, nous laissant, lecteur, dans un état d’esprit similaire à celui de Mrs C. au bout de sa confidence : secoué mais paradoxalement calme et revivifié.

Rapide à lire, Vingt-quatre heures de la vie d’une femme est une nouvelle qui m’a séduit tant par la beauté de l’écriture de Stefan Zweig que pour la réflexion qu’elle ne peut que susciter en chacun de nous sur les thèmes de la passion et de la psyché. À l’issue de la présentation de nos lectures, dans un style différent, un autre de ses ouvrages me tente bien, Amerigo, qui tente d’analyser l’erreur ayant mené à ce que l’Amérique s’appelle ainsi. Bien plus que romancier, l’appétit intellectuel et la pluralité de ses écrits est proprement fascinante et suscite toute mon attention.

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