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Venu récupérer sa fille Sérieuse chez une voyante qui affirme qu’elle a fait une fugue, le comte de Neville se voit prédire un meurtre qu’il va commettre lors de sa prochaine réception, dans quelques jours. Sérieuse, frappée d’apathie depuis des années, entreprend alors de persuader son père de l’assassiner lors de cette garden party : puisque le destin le veut, autant tuer quelqu’un sans commettre un impair discréditant leur noble famille et en profiter lui rendre service à elle…

Il y a un début à tout : c’est la première fois que je referme un livre d’Amélie Nothomb en restant sur ma faim. J’en suis encore toute étonnée. Si j’ai retrouvé avec plaisir sa « patte », reconnaissable à son style enjoué, l’élégance de sa plume, son humour délicat et son érudition couchée dans une langue simple, c’est le développement de l’intrigue qui m’a laissée sur une note tiède.

L’histoire est intéressante et même plutôt drôle : une prédiction tragique vient perturber le cours de l’existence d’un père de famille issu de la noblesse belge, un châtelain ruiné qui au désespoir de la vente prochaine de son domaine après son ultime réception doit en plus apparemment s’encombrer d’un meurtre. Ajoutez à cela une adolescente en souffrance qui vient en effet miroir rappeler à son père ses plus grandes douleurs passées et se met en tête d’être le trophée de chasse, on a un cocktail bien corsé pour ficeler une intrigue haute en couleurs. Mais ça ne prend pas vraiment. Comme un champagne dont l’excellence se révèle gâchée car pas servi assez frais.

Pourtant, comme toujours, les personnages sont bien pensés et pour le moins originaux, leur psychologie bien exploitée. On découvre avec une grande curiosité le cheminement du comte, l’origine de son amour pour le château Pluvier mais aussi les traumatismes que la vie en ces lieux a pu laisser comme trace sur lui, sa dévotion envers sa famille mais aussi l’étiquette. Vivant pour l’art de recevoir, ce dévouement à la cause est mis en scène dans une prose lyrique : les plus beaux passages du livre demeurent pour moi ceux qui s’y rapportent, que ce soit autour de ses angoisses (dont l’insomnie) ou de sa vision de cet art. Comme toujours, couplet numéro 2, le récit abonde de références mythologiques, cinématographiques et littéraires : c’est d’ailleurs la nouvelle d’Oscar Wilde, Le Crime de lord Arthur Savile, qui sert de base dans ce nouveau livre d’Amélie Nothomb. Parsemant toujours avec raffinement les graines de sa grande culture, elle n’échoue d’ailleurs pas à renouveler ainsi sa complicité avec ses lecteurs, en instaurant un dialogue qui en appelle à nos bagages intellectuels.
Il y a donc une rencontre impeccable entre plusieurs éléments qui d’ordinaire concourent à me satisfaire.

À tête reposée, je me rends compte que ce n’est pas tant la forme qu’une certaine partie du fond qui explique ma légère déception. J’ai en effet trouvé que l’intrigue était cousue de fil blanc. Et même si le livre refermé, je crois (arrogance du lecteur) que l’intention de l’auteur dans ce récit est de jouer complètement avec les codes du conte de fées et ceux de la tragédie grecque, ce qui justifie les choix narratifs et ce sentiment de deviner l’issue, il m’a quand même manqué quelque chose. Trop cousu de fil blanc pour l’enfant devenue adulte malgré elle que je suis. Ce n’est pas tant la fin hâtive ni l’absurdité fantaisiste, qui ne sont pas une première chez l’auteure, qui m’ont dérangée (je les ai même plutôt trouvé amusantes avec le recul car elles se réfèrent au « tout est bien qui finit bien » de mes histoires de princesse), mais plutôt une impression de survol par moments, le sentiment que l’ensemble aurait pu être creusé davantage. Mais je persiste dans l’idée que si je n’ai pas été emballée, l’auteure joue avec panache avec ce mélange des genres et on ne peut pas lui retirer l’efficacité avec laquelle elle les manie et les marie.

Portrait d’une aristocratie belge méconnue, touches autobiographiques, intrigue loufoque, famille frôlant l’absurde voire la folie à l’image de celles de certains grands mythes grecs ne suffisent pas pour faire de ce conte des temps modernes un moment de lecture mémorable. Si le parcours du récit est plaisant, je regrette qu’il n’ait pas été davantage fouillé, j’aurais aimé plus de rouages, de rebondissements qui m’auraient, je pense, fait davantage apprécier la très rapide chute finale.

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