Le Royaume

Pendant quelques années, 3 exactement, Emmanuel Carrère a été chrétien. En est restée une profonde curiosité pour la naissance de cette religion et une volonté d’en décortiquer le processus de gestation. C’est en enquêteur qu’il présente le fruit de ses recherches, dans laquelle son propre cheminement s’emboîte tout au long de ses analyses.

C’est un fait : après des débuts difficiles, je suis de plus en plus fan des livres d’Emmanuel Carrère et Le Royaume me fait encore plus glisser sur cette pente.
Mon parcours en Histoire ne pouvait que susciter mon intérêt pour le sujet qu’il entreprend de traiter : comment, entre les années 30 à 80 après JC à peu près, se met en place les pierres fondatrices d’une secte devenue l’un des piliers majeurs des courants religieux encore actuels ? Pareillement, mon exploration des livres d’Emmanuel Carrère m’a permis de graduellement apprivoiser (prendre goût à?) son auto mise en scène quasi inévitable à chaque fois. Qui ne me dérange plus et que j’apprécie même parfois. Découvrir ici son propre parcours spirituel passant au fur et à mesure par les stades indifférent / croyant fervent / croyant doutant / agnostique-athée vient apporter un relief et une densité à la fois belle et touchante au thème.

Le livre en main, on sait qu’un énorme travail a été fait sur le sujet : l’auteur y aura passé 7 ans. Et au fil des 600 et quelques pages, on ne peut que s’incliner devant la somme colossale d’informations collectées et intelligemment regroupées. De plus, l’érudition ici jamais ne pèse ni ne pose. Emmanuel Carrère partage en toute simplicité ses réflexions et ses hypothèses. Car il est aussi dans ce récit question de spéculer sur les lacunes et les trous béants laissés par le Temps et qui n’ont pas été remplis, ou qui ont parfois été vidés, effacés, modifiés. Il est question de causer plausibilité sur des événements dont on ne saura jamais la vérité sur le long et ardu chemin du Nouveau Testament.
Se trouvent donc mêlés parcours de vie, de l’auteur, mais aussi et surtout des acteurs majeurs de cette époque pour notre sujet : Paul, Luc, Jean, Marc, Matthieu, un peu Marie, un peu Jésus. Un peu car c’est après sa mort que se développeront, par le biais de ces apôtres, des communautés primitives, des convertis et des Évangiles, le berceau d’une religion qui se structurera dans le temps.

Luc le Macédonien, seul goy de la bande des quatre, disciple de Paul, ainsi que ce dernier sont sur le devant de la scène dans ce livre et c’est sur eux et leurs vies que l’auteur s’attarde le plus. Paul qui de persécuteur des chrétiens deviendra messager après une vision du Christ. Paul qui se mettra à dos plusieurs communautés et leaders (pour autant qu’on puisse employer ce mot) tels que Jean. Luc qui rédigera et brodera beaucoup à partir des récits et témoignages recueillis.
Évidemment le contexte géopolitique de l’époque avec les empereurs romains, les persécutions, le sac et la destruction du Temple de Jérusalem, etc. est exploité et permet d’apporter des passerelles de compréhension non négligeables sans alourdir le propos néanmoins. Par ailleurs, sont distillés ça et là les visions philosophiques majeures, la vision chrétienne mettant révolutionnairement l’emphase sur la vie après la mort.

On se prend à suivre avec plaisir ses pérégrinations, ses errances, ses doutes, ses craintes, ses digressions autobiographiques, sincères et parfois provocantes, qui constituent des pauses dans le récit et permettent de rebondir sur un nouvel aspect ou d’avancer dans la chronologie. Tel un chercheur nous faisant part de ses découvertes, déployant vestiges, archives et fouilles à partir desquelles il peut échafauder une tentative de compréhension d’un phénomène bien trop grand et presque impalpable, il nous fait vivre ce moment charnier de l’histoire avec un grand art de la narration et une écriture élégante.
Narration car Emmanuel Carrère distingue bien et régulièrement le probable du possible, suivi du plausible, pas impossible puis de la spéculation, faisant montre d’une bonne foi et d’une honnêteté intellectuelle respectables et permettant au lecteur un voyage agrémenté de fantaisies qui ne le rendent que plus plaisant. Certes, il y a par moments des longueurs, des épisodes de vie pas absolument essentiels au récit, mais dans l’ensemble, ça se lit avec fluidité.

Le Royaume est une lecture qui m’a énormément intéressée. J’ai non seulement trouver la démarche et son exécution originales mais aussi appris beaucoup au fil des pages. Il répond à de nombreuses curiosités intellectuelles que l’on peut avoir sur cette période clé de notre Histoire.

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