Le mec de la tombe d'à côté - Labiblidemomiji

Elle, c’est Désirée, bibliothécaire et citadine jusqu’au bout des ongles. Elle vient régulièrement sur la tombe de son mari mort trop jeune, la laissant veuve au milieu de la trentaine. Lui, c’est le mec de la tombe tape-à-l’œil d’à côté. Il s’appelle Benny et depuis la mort de sa mère, dirige seul la ferme familiale. Il est aussi intrigué qu’agacé par cette femme qui lui prend la moitié du banc sur lequel il a l’habitude de s’asseoir au cimetière. Un jour pourtant, il suffit qu’ils se lancent mutuellement et sans préméditation un sourire pour briser la glace et entamer une relation aussi passionnée que compliquée.

Gros gros coup de cœur pour ce petit bijou littéraire qui se lit d’une traite ou presque et se termine trop vite à mon goût : arrivée au bout, j’aurais tant aimé continuer à suivre cette folle épopée amoureuse qui se suit comme un match de tennis, avec une alternance des voix des deux tourtereaux un chapitre sur deux. Cette structure contribue grandement à nous maintenir en haleine, à nous faire voir une situation et ses prolongements, les conséquences et interrogations qu’elles provoquent chez nos deux protagonistes, ce qui est un vrai régal pour le lecteur qui se trouve dans la position privilégié de celui qui sait tout et recueille les confidences. L’emploi du « je » établit en effet une intimité immédiate et très forte. On croit parcourir deux journaux intimes aux feuilles emmêlées. Chaque chapitre où Désirée prend la parole débute par un de ses courts poèmes où elle exprime ce qu’elle ressent. Et oui, elle a toujours à portée de main le carnet bleu où elle les rédige. Tandis que Benny a de son côté toujours en tête les horaires de traie des vaches comme boussole interne. Une histoire impossible dites-vous ?

Les contraires s’attirent selon l’adage : nos deux personnages en sont la preuve vivante. Désirée est une intellectuelle, qui a étudié et vit au service de la culture, pro-ville, pro-livres (encore heureux pour une bibliothécaire !), ne sait pas cuisiner et encore moins coudre, tandis que Benny, rat des champs, s’estime heureux quand il peut dormir plus de 6h par nuit, s’endort dans les opéras où elle le traîne, confond Lacan avec Lacong et rêve d’une épouse qui arrêtera de travailler pour lui faire des boulettes de viande, tenir la maison et élever leurs futurs enfants. Et leur passion amoureuse a lieu malgré tout. Désirée qui n’a jamais éprouvé de désir pour feu son mari découvre avec Benny les joies des siestes crapuleuses et des moments de tendresse. Bien sûr, rapidement, l’incompatibilité de leurs modes de vie pose problème mais ils essaient de se comprendre, de refuser cette réalité trop moche par rapport à leur conte de fées. Et puis les amis qui gravitent autour d’eux sont là pour leur rappeler que les choix de confort ou de résignation ne sont pas une meilleure option. Le couple ami de Benny, Violette et Bengt-Göran, qui ne s’aime pas mais reste ensemble par lassitude et par habitude n’est pas un meilleur exemple que Märta, meilleure amie de Désirée, éprise d’un Roberto qui ne veut pas d’enfants avec elle, part sans rien dire tous les quatre matins puis revient quand ça lui chante sachant d’avance qu’elle l’attend. Les personnages secondaires qui gravitent autour d’eux sont aussi drôles et utiles au récit. Leur intervention vient toujours soutenir l’intrigue principale et ils la relèvent avec ce qu’il faut de piment. On les suit tous avec avidité jusqu’au clapet final, qui nous laisse l’opportunité d’imaginer la suite. Pas de spoiler, je ne vous raconterai pas  la fin mais je l’ai trouvé touchante.

Katarina Mazetti a une plume enjouée au rythme vivifiant, un style qui vous emporte sans fausse note de la première à la dernière ligne. Elle aborde avec tendresse et lucidité un sujet pas si souvent abordé : celui du fossé entre les catégories sociales et plus globalement culturelles. Si Benny souhaitait s’adapter au mode de vie Désirée et renoncer à la campagne suédoise ou l’inverse, l’histoire serait vite réglée. Mais quand deux personnes sont fortement ancrée dans leurs valeurs et modes de vie, le fossé peut vite se transformer en gouffre sans fond, insurmontable. Et l’auteur réussit à avoir un équilibre fort appréciable dans la manière dont elle traite le sujet : ni dramatique, ni faussement enthousiaste, elle dresse le portrait pas simple d’un couple qui se heurte à des barrières dont on ne vient à bout qu’avec acharnement.

Histoire d’amour et de société, drôle, touchante et qui happe toute notre attention de bout en bout, Le mec de la tombe d’à côté est un page-turner qui bénéficie en plus d’une écriture entraînante. Un roman qui fait sourire, rire, qui émeut et qu’on a follement envie de faire circuler autour de soi !

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