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Jean Atwood est une brillante interne en médecine qui se destine à la chirurgie gynécologique. Une battante que rien ne peut arrêter. Rien sauf un dernier stage obligatoire où elle se voit contrainte d’intégrer une unité minuscule de « Médecine de la Femme » dirigée par Franz Karma, un généraliste qui plus est. Loin du prestige qu’elle estime mériter. Elle se sent faite pour opérer, pas pour écouter la vie de femmes qui viennent épancher leur cœur. Son objectif en arrivant dans ce service : trouver le moyen de mettre fin le plus vite possible à cette expérience imposée. Mais elle va très rapidement être décontenancée tant par le quotidien de cette unité que par Franz qui remet peu à peu en cause ses convictions et la font réfléchir sur son propre parcours.

Ce livre trônait dans ma PAL depuis un long moment, j’en avais entendu du bien et j’avais donc hâte de pouvoir m’y atteler. En début de semaine, je me suis lancée dans ces 670 pages et je l’ai dévoré en un rien de temps ! Autant vous dire que cette lecture a été un coup de cœur !

Première impression en refermant ce livre : chaque étudiant en médecin, médecin diplômé devrait lire ce roman, écrit par un de leurs collègues. Je pense que chaque femme peut, à un moment ou à un autre, se sentir concernée, directement ou pas, par les situations décrites, les récits de vies mises en scène. Il est difficile de parler de ce livre tant il est dense, fort, marquant.

Si le duo Jean (prononcez Djinn) Atwood/Franz Karma dirige la danse de la narration, ce sont bien les femmes qui viennent les consulter qui constituent le fil rouge de l’histoire. Cri du cœur que ce livre, où l’auteur utilise la fiction pour parler ici de la réalité d’un milieu où la voix et le ressenti des femmes n’est pas souvent bien entendu ou pris en compte. Qui ne s’est jamais retrouvé face à un médecin qui vous écoute l’air absent ou méprisant, un petit sourire en coin ou désabusé, qui pense que c’est dans votre tête, qui coupe court à vos interrogations et croit mieux savoir que vous ce qui vous conviendra, par facilité de prescription mais sans chercher à creuser ce qui se passe dans votre vie ?

Au fil des jours et des consultations, Jean va voir ses conceptions, ses préjugés et ses croyances ébranlés, ses notes nous emmènent dans les murmures, les échos de toutes ces femmes, de toutes les situations de vies qu’elle et Franz observent dans cette unité, ces destins fragiles, parfois brisés par un accident de parcours, un individu toxique qui les a vampirisés trop longtemps. Des femmes qui retrouvent goût à la vie et qui veulent vivre hors des carcans que la société veulent leur imposer. Ce bal de portraits qui pourrait vite devenir chaotique est en réalité très bien agencé et petit à petit, on a l’impression d’être dans la tête de ces personnages qui se livrent, parfois pudiquement, parfois crûment. Alors certes, le style peut surprendre : longue logorrhée des patientes, oralité, manque de ponctuation. Mais j’ai trouvé qu’il contribuait à rendre vivant le récit.

Plus le récit avance, plus l’intrigue se complexifie, tant autour de la vie de Franz que celle de Jean. Cette dernière, orgueilleuse, colérique, de mauvaise foi et à dire vrai tête à claque au début du récit devient de plus en plus attachante au fur et à mesure qu’elle se dévoile, met de l’eau dans son vin et accepte de se remettre honnêtement et durablement en question. La relation Atwood/Karma et son évolution m’a également plu : si Jean est très cynique envers lui au début, elle va graduellement percevoir l’humanité de Franz qui met un point d’honneur à pratiquer une médecine respectueuse des patients et va apprendre à arrêter, aussi bien dans sa vie pro que perso, de dire aux gens ce qu’ils devraient faire, ou penser et prendre en compte leur opinion. J’ai aimé la manière dont l’auteur déploie ce changement, qui évidemment ne se fait pas du jour au lendemain et passe forcément par différentes étapes dont la colère et le refus.

Il est difficile d’en dire plus sans spoiler le récit donc je garde volontairement le silence mais je vous dirai juste que l’ensemble est bien pensé et construit. Si on peut pressentir quelque peu le pourquoi et le comment de pas mal d’éléments du récit, rien n’est non plus cousu de fil blanc et jusqu’à la dernière page, on savoure le texte. Un seul regret, non trois en fait. Le premier : certaines longueurs qui m’ont paru inutiles car elles cassent le rythme. Le second : les passages poèmes ou chansons, qui s’ils constituent des pauses parfois bienvenues qui permettent d’entamer ou de prolonger la réflexion sur ce qui a été dit ou va être évoqué m’ont parfois semblé sans intérêt majeur. Le dernier : un côté wonderwomanie chez Jean quelque peu exagéré et pas toujours crédible qui dessert plus qu’il ne rend hommage aux luttes des femmes pour se faire accepter dans certains milieux encore machistes de la médecine.

Critique du milieu médical, du système de santé, de la corruption voulue et entretenue par des industriels pharmaceutiques, remise en question du manque d’éthique de certains praticiens et pratiques : Martin Winckler y va fort dans ce livre, n’hésitant pas à mettre un sacré coup de pied dans la fourmilière. C’est sans doute cela qui contribue à rendre cette fiction si authentique et puissante, qui invite à la réflexion. La plume de l’auteur est sincère, engagée, investie pour la cause des femmes, ce qui ne m’a pas laissée insensible. Sans tabou, il aborde aussi bien les questions de contraception, de stérilisation, d’IVG, de transgenre que d’identité sexuelle. Avec un même message essentiel : être à l’écoute, bienveillant et sans jugement envers le patient, le seul à savoir ce qui lui convient.

Véritable coup de cœur, Le chœur des femmes est une lecture forte et marquante, un roman-témoignage qui a su me toucher, tant par son propos que par ses personnages et la construction originale du récit, auquel j’ai été sensible. Martin Winckler a su mettre en scène une fiction qui se rapporte à une réalité complexe sur laquelle il n’est pas toujours simple de mettre des mots. Il le fait avec grâce, élégance et authenticité, sur un ton souvent oral qui crée une proximité agréable avec le lecteur. Je recommande chaudement ! 

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