Bonjour chers lecteurs !

J’espère que vous passez un bon samedi, qui est sous le signe du soleil à Montréal !
Voici le deuxième texte que nous avons choisi dans le cadre du concours : un texte touchant, qui nous a fait sourire !
Bravo et merci à Madame Sénèque pour sa participation !

carnet-mademoiselle-berthelot-concours

Rue de la Lune

Mes satanés genoux me font vraiment souffrir. Je monte les marches une par une en soufflant comme un bœuf alors même que la petite pimbêche du troisième me passe devant en sautillant comme un moineau sans cervelle. De toute façon, je n’ai pas besoin qu’on m’aide, et oui, je sais qu’il y a un ascenseur, je ne suis pas une vieille folle! L’ascenseur, c’est pour les vieux, moi, j’ai 82 ans et aller au premier , c’est pas la mer à boire.
Je suis contrariée ou plutôt chamboulée et c’est pas bon pour mes genoux. Ce matin, je suis sortie pour me rendre pas à pas chez mon épicier arabe, je n’avais plus d’oranges. Mes courses faites, j’ai décidé de prendre la ruelle de La Lune, ça fait un léger détour mais ça m’allait bien. Sur les murs, des couleurs, des peintures, des collages…Drôle d’époque où le béton devient une toile maltraitante, soumise aux intempéries qui ravagent, aux irrespectueux qui recouvrent sans scrupule ce qui a été réalisé, à croire qu’il n’y a pas assez de murs à Paris! C’est alors que mes pieds se sont figés et que mon cœur s’est emballé.
Sur un coin de mur, près d’un porche, je me suis vue! Je me suis vue à 24 ans, découpée et collée sur le parpaing! Rencontre improbable! J’étais devenue le personnage d’une oeuvre de rue, ma fine silhouette trônant au milieu de mots, de coups de tampons divers et variés, de bulles colorées, de nuées de peinture…
Certes, j’ai posé à une époque pour le Petit Echo de la Mode mais cela a été d’une brièveté sans nom. Ça ne m’a jamais convenu de rester immobile à attendre que l’on vous photographie, quel ennui! En fait, cette rencontre avec moi-même me rappelle un moment de ma vie, l’ imperceptible cause d’un basculement de ma vie. C’était en 1952, j’ai grandi à A., ville de province et j’avais 23 ans. J’étais issue d’une famille aisée, élevée parmi les livres. Cadette de trois sœurs , dix ans me séparaient de la plus jeune. J’étais peu loquace, plutôt timide et j’avais peu d’assurance en moi. J’avais cependant un petit ami, Michel, commercial dans l’entreprise de mon père. Il était charmant avec moi, m’emmenait au cinéma ou au parc pour pique-niquer.
Je n’ai pas oublié certains de ces moments avec lui mais bizarrement, mon corps n’apparaît pas dans ces souvenirs, ni dans le visuel ni dans les sensations. J’étais d’autant moins portée sur les coquetteries que je portais sur moi un regard sévère, mon physique n’était pas digne d’intérêt. D’ailleurs, les photos de cette époque me montrent dans des vêtements sans forme, et me rappellent que j’étais une tête sur pattes!
Encore 4 marches et je passe la ligne d’arrivée! Les genoux en compote, le corps en miettes, je m’affale dans mon fauteuil joufflu: j’ai encore mon manteau et je m’accroche à mon sac d’oranges.
Un jour, mon père nous annonce que nous allons accueillir, pour deux ou trois jours, le cousin d’un de ses clients.
Je me souviens qu’au premier abord, la couleur de ses yeux m’a retenue: ce noir profond et implacablement masculin…puis sa façon de me regarder m’a engloutie. J’étais bouleversée par un homme bien plus âgé que moi: ses yeux me caressaient, me dévoraient, me révélaient. Je prenais feu à chaque repas partagé avec lui et ma famille. J’étais devenue une reine apparemment désirée et terriblement désirante. Tout cela a-t-il été le fruit de mon imagination? Mon père le trouvait très sympathique et intelligent: aucune ambiguïté!
Après le premier dîner ,je suis allée m’enfermer dans ma chambre, je me suis plantée devant le grand miroir, et j’ai retiré mes vêtements, un à un , très lentement. J’ai découvert mon reflet en spectatrice ingénue et je me suis caressée, toute vibrante. J’ai joui avec délice, je ne tenais plus debout.
Cet homme était très courtois et nos échanges sont restés limités. Cependant, cela venait-il de lui ou de moi, il y avait du tangible entre nous, celui du non-dit, de la frustration et du fantasme. Tous mes sens étaient exacerbés, je me sentais belle dans chacun de mes mouvements, belle dans mes silences, impitoyablement belle. Je me découvrais en tant que jeune femme digne d’intérêt et d’unicité. Je ne me rappelle pas d’une de ses paroles à mon égard, en revanche , je ressens encore sa présence raffinée autant que sauvage.
Mes vêtements ne me convenaient plus tout à coup, comme si j’avais été le fruit d’une métamorphose. Je fouillais dans les vieux habits de mes soeurs pour déceler celui qui allait épouser au mieux mon nouveau corps. Je me sentais frondeuse et assurée.
Un matin, il est parti. Adieux polis et remerciements sincères auprès de mes parents, bise délicate sur ma joue, dernier regard de cet homme. Puis, j’ai souri.
Très vite, des talons ont alors poussé sous mes pieds, des ceintures ont enlacé ma taille, mes cheveux sont venus frôler mes épaules, mes cils ont étoilé mes yeux, des couleurs se sont déposées sur mon visage et mes ongles. La femme s’épanouissait en moi, la féminité s’affirmait en maîtresse. Un autre moi germait, un moi qui relève la tête et s’assume.
Je n’ai jamais revu cet homme, ni cherché à le revoir. Sait-il seulement ce qu’il a suscité en moi? C’est à cette époque que je suis allée à Paris après avoir rompu avec Michel. Ma vie n’a pas été celle que mes parents avaient projetée, ma vie, je l’ai dessinée, trait après trait, ma vie, ma liberté, mes choix. J’ai connu des hommes qui ont su ou non me rendre heureuse. Je me suis mariée tard avec l’un d’entre eux, il n’est plus désormais. Je me suis passionnée pour ma carrière de rédactrice dans un grand magazine féminin, mais ceci est une autre histoire !
Cette femme de 24 ans collée sur le mur, rue de la Lune, c’est celle que j’aurais pu ne jamais devenir! Et voilà qu’on lui offre une nouvelle et sans doute courte vie !
Dans la rue , je me suis approchée pour lire la signature… »Mademoiselle Berthelot, 2010″. Qui est cette personne? J’aurais aimé la rencontrer, lui raconter peut-être…
Mes genoux s’apaisent, je pose mes oranges sur le parquet, je suis lasse, je vais faire un petit somme.

Un joli récit dont on voudrait connaître la suite !

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